La France des Cathédrales : un grand élan vers le ciel

Par Eric Branca pour Le Spectacle du Monde de juin 2012

« Les cathédrales furent le vecteur privilégié, à partir du XIIe siècle, de la « révolution gothique ». Née en Ile-de-France, avant de rayonner au sud de la Loire et dans les pays voisins, celle-ci est indissociable d’une théologie de la lumière et d’une quête de verticalité.

Ogival, rayonnant, flamboyant, monumental… Aucun superlatif n’apparaît excessif pour qualifier le gothique. Il fut le grand art du Moyen Age. Surtout, ainsi que l’indique son nom d’origine, opus francigenum, il fut le grand « art français » par excellence. Et ce jusqu’à ce que les Italiens du quattrocento et de la Renaissance ne le qualifient de « gotico », le renvoyant ainsi à une douteuse origine tudesque, faisant elle-même écho aux deux sacs qui ravagèrent Rome à onze cents ans de distance : celui de 410 par les Wisigoths d’Alaric et celui de 1527 par les lansquenets de Charles Quint.

Dès lors, les cathédrales gothiques n’apparaîtront plus que comme le legs des « âges obscurs », que dédaignera l’âge classique. Il faudra attendre le milieu du XVIIIe siècle pour que, timidement, les maîtres de l’architecture néoclassique, dont Soufflot (qui défigura pourtant le portail central de Notre-Dame de Paris), décèlent, derrière le « mauvais goût » des chapiteaux et le « vray galimatias » des portails, une construction « ingénieuse », sinon « hardie ». Au même moment, le jeune Goethe, alors étudiant à l’université de Strasbourg, découvre la splendeur de la cathédrale Notre-Dame, splendeur que le XIXe siècle réhabilitera définitivement. A partir de là, écrivains, historiens et artistes exalteront le génie bâtisseur de l’âge gothique.

Mais qu’est-ce que le gothique? Une révolution, dit expressément l’un de ses meilleurs connaisseurs, Alain Erlande-Brandenburg. Une révolution architecturale marquant une rupture avec le roman. Associée à une transformation sans précédent de la société, cette révolution traduit avant tout une évolution de la pensée religieuse, dont les cathédrales furent le vecteur privilégié. Qu’est-ce qui en fait l’originalité ? L’ogive, l’arc brisé, le vitrail ? L’architecture romane offrait déjà des ogives (à Cluny), des arcs-boutants (à Vézelay) et des vitraux enchâssés (en Italie et ailleurs). En réalité, la révolution gothique va bien au-delà des bouleversements formels qu’elle propage. Elle est d’abord une recherche de la lumière et se conçoit comme la manifestation de l’invisible.

C’est pourquoi l’église et la cathédrale gothiques imposent, d’emblée, les images sculptées et peintes. L’archéologie est formelle : toutes les cathédrales gothiques étaient, à l’origine, recouvertes de peintures faisant d’elles de véritables bibles enluminées destinées à aider l’homme médiéval à déchiffrer la signification de sa foi. A quoi répond le symbolisme de la pierre ? Le plan en croix, qui renvoie à l’image du Christ en croix ; le pavement, qui représente les pèlerins en marche ; la crypte, qui recèle les trésors de l’âme ; l’orientation, qui va du levant au couchant ; jusqu’aux vitraux, dont l’historien de l’art Marcel Aubert disait qu’ils sont le sang de la cathédrale.

« Par définition, la cathédrale est l’église de l’évêque, donc l’église de la cité, et ce que l’art des cathédrales signifia d’abord en Europe, ce fut la renaissance des villes », a écrit Georges Duby dans son magnifique Temps des cathédrales (Gallimard, 1976). En effet, aux XIIe et XIIIe siècles, les villes grossissent sous le coup d’une subite poussée démographique et voient leur fortune favorisée par l’expansion d’une agriculture elle-même stimulée par le réchauffement du petit optimum médiéval et la fertilité des terres fraîchement défrichées. Les deux tours de Notre-Dame de Laon, ornées de bœufs grandeur nature, en conservent la trace.

Or nulle part ailleurs en Europe occidentale, la terre n’est plus souriante qu’en cette Ile-de-France dont les richesses s’écoulent naturellement vers Paris, la capitale des Capétiens.

Dans ce monde, le clergé épiscopal monopolise les plus beaux domaines et perçoit la dîme (du latin decima, le « dixième » des revenus agricoles). L’évêque souhaite inscrire dans la pierre son pouvoir, le sien et celui de sa ville, dont la cathédrale rehausse le prestige. Sous peu, du reste, les sceaux communaux reproduiront la silhouette du nouvel édifice.

Pour comprendre l’art de ce temps, c’est de théologie plus que de sociologie ou d’économie qu’il faut […] s’informer », souligne Georges Duby. En premier lieu, l’architecture ogivale traduit l’évolution de la pensée religieuse. Elle est discours sur Dieu, à la fois symbole de la Ville sainte et préfiguration du Royaume. Aussi les façades offrent-elles un précipité d’histoire religieuse, de la Genèse au Jugement dernier, que le croyant doit parcourir avant de se présenter devant Dieu, tout comme il doit parcourir les labyrinthes dessinés sur les dallages figurant le pèlerinage de Jérusalem (ne subsiste que celui de Chartres, d’une longueur de 235 mètres). Il en va de même de la tension verticale, qui n’a d’autre but que de manifester l’éclat de Dieu et sa primauté céleste. « La verticalité sans cesse accentuée dans l’architecture des XIIe et XIIIe siècles, poussée jusqu’au point de rupture physique de la matière, ne résulte pas d’un goût exclusif pour la prouesse technique. Elle est l’expression concrète et mesurable d’un monde ordonné du bas vers le haut », rappelle Roland Recht dans Le Croire et le Voir. L’art des cathédrales, XIIe-XVe siècles (Gallimard, 1999).

S’il reviendra aux évêques d’élever les cathédrales, l’élan initial est parti d’une abbatiale, la « maître abbaye » de Saint-Denis, nécropole royale, symbole de la nouvelle puissance capétienne. Les vitraux de Saint-Denis annoncent ceux de Chartres, d’Angers, de Bourges. Ses statues-colonnes préfigurent celles du Mans, de Chartres, de Bourges. Ses innovations techniques laissent entrevoir celles de Noyon, Laon, Paris, Soissons, Senlis. C’est bien ici, à Saint-Denis (et à Sens), que naît, vers 1135, l’art nouveau de la volonté d’un homme, l’abbé Suger, ami d’enfance de Louis VI. De 1135 à 1144, il entreprend de reconstruire l’abbatiale carolingienne.

La nouvelle abbatiale devra exprimer l’idée centrale que Dieu est lumière, selon la métaphysique néoplatonicienne du pseudo-Denys l’Aréopagite – longtemps identifié comme un disciple de saint Paul converti par l’apôtre sur la colline de l’Aréopage, à Athènes, ce dernier a souvent été confondu avec le premier évêque de Paris, mort décapité et inhumé dans la future basilique. Cette métaphysique avait été remise au goût du jour par les « maîtres » de l’abbaye de Saint-Victor, fondée au début du XIIe siècle au pied de la montagne Sainte-Geneviève, à Paris, et dont la plupart des prélats-bâtisseurs suivirent l’enseignement.

Suger donnera un nom à cette lumière : lux continua, que la façade occidentale de Saint-Denis, consacrée dès 1140, avec sa rosace, ses trois portails et ses baies, fait triompher. C’est bien la Porta coeli, la « porte du Ciel ». Grâce à quoi la cathédrale représente dans la cité terrestre la vision de la cité céleste. Il ne s’agit plus de séparer le sacré du profane, mais de guider l’un vers l’autre. D’où l’importance accordée à la façade et plus encore au portail. Par là, le dedans se donne à voir dès le dehors. Tout le contraire de l’art roman, pour lequel l’extérieur était indifférent. Auteur d’Architecture gothique et pensée scolastique et de L’Abbé Suger de Saint-Denis (Editions de Minuit, 1967), Erwin Panofsky considère que c’est « le principe de transparence », élaboré par la scolastique en tant que « principe de clarification », qui organise l’architecture gothique, voyant en elle l’expression de pierre de la Summa theologica de saint Thomas d’Aquin.

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Victor Hugo a parlé, lui, de « rêve de pierre ». Un rêve contagieux qui, au XIIe siècle, s’empara d’une étroite bande de terre, dans un rayon de cent à cent cinquante kilomètres autour de Paris. Années 1130 : cathédrale de Sens ; monastère de Saint-Denis ; église prieurale de Saint-Martin-des-Champs, à Paris. Années 1140 : abbatiale de Saint-Germain-des-Prés, à Paris ; cathédrales de Noyon, de Lisieux, de Senlis et collégiale de Mantes. Années 1150 : cathédrales d’Angers, de Reims, de Rouen ; abbatiale de Vézelay ; collégiale Saint-Quiriace à Provins ; prieurales de Champeaux, de Voulton, de Saint-Loup-de-Naud. Années 1160 : cathédrales de Laon, de Paris, de Poitiers ; abbatiale de Saint-Rémi à Reims. Années 1170 : cathédrale de Soissons ; collégiale de Notre-Dame-en-Vaux. Années 1180 : abbatiale cistercienne de Pontigny. Pour cette période d’environ soixante années (1130-1190), on parle communément de gothique primitif. Viendront ensuite le gothique classique (1190-1230), le gothique rayonnant (vers 1230-vers 1350), enfin le gothique flamboyant (XVe siècle), souvent décrié.

La cathédrale, c’est aussi une petite ville, avec son cloître, sa bibliothèque et son école, qui draîne tout un monde de clercs et d’étudiants. Au tournant du XIIe siècle, en effet, à l’exemple du nouvel ordre des chartreux, les monastères ont, par souci d’ascétisme, peu à peu abandonné leur activité d’enseignement aux évêques et à leurs clercs. Une mutation qui est une revanche du clergé séculier sur le clergé régulier. Ainsi Notre-Dame de Paris attire-t-elle bientôt toute l’Europe savante, à l’affût des paroles d’Abélard. La dialectique s’impose comme l’arme de la raison. Aristote en est le nouveau héros. Partout, on cherche un Dieu de lumière qui se donne à voir dans la splendeur de son incarnation. La cathédrale en devient le foyer lumineux. Le compas et la Bible. Mais, à partir de la fin du XIIIe siècle, la technique finit par dominer l’inspiration. L’architecture devient progressivement un « art d’ingénieur », souligne Duby. Elle devient aussi un art d’orfèvre. En 1204, Constantinople, assiégée et pillée par les croisés, a révélé ses trésors et ses reliquaires ouvragés, ornés de pierres précieuses. Une fièvre décorative s’est alors saisie de l’art gothique.

La diffusion du gothique hors de l’Ile-de-France sera en grande partie l’œuvre de l’ordre de Cîteaux, qui, à partir du premier tiers du XIIe siècle, domine l’Occident. C’est un paradoxe car les cisterciens – à commencer par sa figure de proue, Bernard de Clairvaux – fustigeaient l’orgueil des cathédrales. Mais l’architecture cistercienne rejoignait ces dernières sur deux points : fondée elle aussi sur la lumière, elle vouait, en outre, à l’instar des cathédrales – pour la plupart dédiées à Notre-Dame –, un culte particulier à la Vierge. C’est ainsi que les abbayes et les églises abbatiales cisterciennes vont porter d’un bout à l’autre de la chrétienté latine les principes de la nouvelle esthétique ogivale. (Suite)« 

 

L’iconographie du XIIIe siècle, miroir de la nature

« En disant que l’iconographie du XIIIe siècle est encyclopédique, on n’entend pas seulement qu’elle est cyclique, qu’elle embrasse le tout, mais que, dans son orbe immense, dont Dieu est le centre, une force secrète enchaîne et fait graviter tous les aspects de la vie.

Cette conception est alors dans toute son ardeur poétique. On dirait qu’elle invente et qu’elle développe à mesure tout son univers. Cet accord profond avec la pensée religieuse ne doit pas nous amener à penser que l’iconographie des cathédrales est une construction de la théologie. Elle est théologique, la part des théologiens y est considérable, mais cet art excède largement toute mesure qui tendrait à le limiter à l’interprétation de la scolastique, de la liturgie, de la symbolique. Il est encore trop près de la découverte du monde, trop émerveillé. Le surnaturel est le principe même du naturel, mais la nature est. C’est l’erreur de l’école romantique, et sans doute celle de Huysmans, d’avoir donné un caractère hiéroglyphique à l’iconographie du XIIIe siècle. La cathédrale selon Guillaume Durand et Vincent de Beauvais est indiscutablement vraie, mais elle est aussi une force poétique par delà les systèmes. « L’homme y passe à travers des forêts de symboles », mais les symboles sont le jeune visage de la vie. C’est ce qu’a heureusement mis en lumière Emile Mâle. « Les sculpteurs du moyen âge ne cherchent pas à lire dans les jeunes fleurs du mois d’avril le mystère de la Chute et de la Rédemption. Aux premiers jours du printemps, ils vont dans les forêts de l’Île-de-France, où d’humbles plantes commencent à percer la terre. La fougère, enroulée sur elle-même comme un puissant ressort, est encore couverte d’une bourre cotonneuse, mais, le long des ruisseaux, l’arum est déjà près de s’épanouir. Ils cueillent les bourgeons, les feuilles qui vont s’ouvrir, et les regardent avec cette curiosité tendre et passionnée que nous ne sentons que dans la première enfance et que les vrais artistes conservent toute leur vie. » Ainsi à la jeunesse des visages correspond la jeunesse de la flore. Dans la pierre des églises elles font briller un printemps éternel.

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Le Miroir de la Nature nous montre le bois voisin de la petite ville, le proche jardinet du faubourg où croissent le noisetier, le fraisier et quelques plants de vigne. On dirait qu’une main d’enfant y a cueilli la parure des autels et qu’elle l’a suspendue, toute fraîche, sous les voûtes, pour une Fête-Dieu qui n’a pas de fin. On y voit aussi les bêtes de la terre et les animaux fabuleux : mais plus encore que les merveilles des bestiaires, les sculpteurs aiment les vieux compagnons de la vie humaine, ils ne cessent de les étudier, ils en prodiguent les images, tantôt avec une verve de gais conteurs, tantôt avec une sorte de respect plein d’amitié. (…)

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C’est à cette création, sortie de ses pensées, que rêve le Père éternel, la joue appuyée sur sa main, comme un bon jardinier, sa journée faite. Et l’homme aussi, tel que nous le montre le Miroir de la Science (*), se livre au travail comme à une oeuvre de rédemption, science et besogne des mains, science et besogne de l’esprit ne se séparant pas. Au soubassement des églises, le calendrier des Travaux et des Jours, sculpté dans des rectangles ou dans des quadrilobes, avertit le passant de la peine qu’il faut prendre, et les figures des Sept Arts lui promettent les délices de la connaissance. »

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(*) Cf. Emile Mâle, L’art religieux du XIIIe siècle en France, livre II, Le Miroir de la Science, p. 63

Henri Focillon, Art d’Occident, le Moyen Âge roman et gothique, Librairie Armand Collin, 1963, chapitre La plastique monumentale et l’humanisme gothique

Aux sources de l’art gothique

Article déjà publié sur ce blog le 18 août 2010 :

Nous aurons souvent l’occasion d’évoquer sur ce blog l’abbé Suger, le « père » de la Basilique Saint-Denis, et donc de l’art que l’on nomme aujourd’hui gothique, mais qui fut longtemps appelé art français ou art ogival.

Les bénévoles qui ouvrent au public la basilique Saint-Vincent vous diront à quel point ce lieu respire la paix et la sérénité. Comment s’en étonner à la lecture de ces mots de l’abbé Suger dans son « Liber de Rebus in Administratione Sua Gentis » :

« Quand, en dehors de l’amour de la beauté de la Maison de Dieu, la beauté des pierres aux multiples couleurs m’arrache aux soucis extérieurs et qu’une honorable méditation me conduit à réfléchir, en transposant ce qui est matériel à ce qui est immatériel, sur la diversité des vertus sacrées, je crois me voir, en quelque sorte, dans une étrange région de l’univers qui n’existe ni tout à fait dans la boue de la terre, ni dans la pureté du Ciel, et crois pouvoir, par la grâce de Dieu, être transporté de ce monde inférieur à ce monde supérieur d’une manière anagogique. »

A lire aussi :

Art gothique : quand science et foi se rencontrent

Architecture des cathédrales gothiques et architecture de la pensée scolastique

 

Tu aimeras ton église comme toi-même…

Petit rappel de quelques actions en cours des déchristianisateurs patentés de l’Eglise catholique qui est en France :

En plus de la désaffectation au culte public de la basilique Saint-Vincent de Metz pour en faire un « lieu de culture à usage profane digne » après vingt-cinq années de mise volontaire sous le boisseau, mettant fin ainsi à plus de 1.054 années d’histoire sacrée

… ces rejetons indignes de la fille aînée de l’Eglise veulent faire fondre en Chine les anciennes cloches de Notre-Dame de Paris pour en faire des gadgets pour touristes…

… ils acceptent sans état d’âme de faire détruire des églises comme celle-ci pour en faire construire une nouvelle à la place, ce qui coûtera 600.000 euros de plus que sa restauration…

Eglise Saint-Gemmes d’Andigné (Maine et Loire)

…laquelle église nouvelle ressemblera sans doute à ça…

Eglise Saint-Thomas de Vaulx-en-Velin

Alors que les catholiques se sont levés en masse pour refuser que des êtres ne soient créés de toute pièce artificiellement et sans racines identifiables, et contre la chosification et la marchandisation des femmes et des enfants, il y a donc dans les évêchés, dans les paroisses, des technocrates qui s’ingénient à détruire, à dénaturer, à souiller, à faire oublier l’héritage spirituel, liturgique et patrimonial laissé par leurs prédécesseurs, pour créer une Eglise nouvelle et sans âme qui, par ses silences et ses compromissions, s’est faite la complice de tout ce que la politique a pu faire de pire depuis quarante ans.

Qui peut croire qu’il était anodin, lors de la nuit blanche 2009, de faire déshabiller, scalper et énucléer des poupées dans la chapelle de la clinique Sainte-Croix, qui a vu le baptême de tant de Messins au fil des décennies (voir ici) ?

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Comment une quelconque autorité diocésaine a-t-elle pu autoriser cela ? Au nom de qui, au nom de quoi ?

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » nous a demandé le Christ. Il en est d’une communauté comme d’un être humain : pour aimer l’Autre en vérité, il faut accepter sa propre histoire et être en paix avec soi-même. Une Eglise qui s’automutile et crache sur ce que ses devanciers ont laissé de plus beau ne risque guère d’aimer grand monde, ni d’être source d’espérance, ni de porter beaucoup de fruits…

Chers prêtres qui avez encore la foi, laisserez-vous des tartuffes compromettre ainsi la fertilité de votre sacerdoce ?

Des hommes et des pierres

« Et voici qu’il me semble parvenir au terme d’un long pèlerinage. Je ne découvre rien, mais comme au sortir du sommeil, je revois simplement ce que je ne regardais plus.

Ma civilisation repose sur le culte de l’homme au travers des individus. Elle a cherché, des siècles durant, à montrer l’homme, comme elle eût enseigné à distinguer une cathédrale au travers des pierres. Elle a prêché cet homme qui dominait l’individu.

Car l’homme de ma civilisation ne se définit pas à partir des hommes. Ce sont les hommes qui se définissent par lui. Il est en lui, comme en tout Être, quelque chose que n’expliquent pas les matériaux qui le composent. Une cathédrale est bien autre chose qu’une somme de pierres. Elle est géométrie et architecture. Ce ne sont pas les pierres qui la définissent, c’est elle qui enrichit les pierres de sa propre signification. Ces pierres sont enoblies d’être pierres d’une cathédrale. Les pierres les plus diverses servent son unité. La cathédrale absorbe jusqu’aux gargouilles les plus grimaçantes, dans son cantique.

Mais, peu à peu, j’ai oublié ma vérité. J’ai cru que l’homme résumait les hommes, comme la pierre résume les pierres. J’ai confondu cathédrale et somme de pierres et, peu à peu, l’héritage s’est évanoui. Il faut restaurer l’homme. C’est lui l’essence de ma culture. C’est lui la clé de ma communauté. C’est lui le principe de ma victoire. »

Antoine de Saint-Exupery, « Pilote de guerre », XXV

« Des églises gothiques » par Chateaubriand

« Chaque chose doit être mise en son lieu, vérité triviale à force d’être répétée, mais sans laquelle, après tout, il ne peut y avoir rien de parfait. Les Grecs n’auraient pas plus aimé un temple égyptien à Athènes, que les Egyptiens un temple grec à Memphis. Ces deux monuments, changés de place, auraient perdu leur principale beauté, c’est-à-dire leurs rapports avec les institutions et les habitudes des peuples. Cette réflexion s’applique pour nous aux anciens monuments du christianisme. Il est même curieux de remarquer que, dans ce siècle incrédule, les poètes et les romanciers, par un retour naturel vers les moeurs de nos aïeux, se plaisent à introduire dans leurs fictions des souterrains, des fantômes, des châteaux, des temples gothiques : tant ont de charmes les souvenirs qui se lient à la religion et à l’histoire de la patrie ! Les nations ne jettent pas à l’écart leurs antiques moeurs, comme on se dépouille d’un vieil habit. On leur en peut arracher quelques parties, mais il en reste quelques lambeaux qui forment, avec les nouveaux vêtements, une effroyable bigarrure.

On aura beau bâtir des temples grecs bien élégants, bien éclairés, pour rassembler le bon peuple de saint Louis, et lui faire adorer un Dieu métaphysique, il regrettera toujours ces Notre-Dame de Reims et de Paris, ces basiliques, toutes moussues, toutes remplies des générations décédées et des âmes de ses pères : il regrettera toujours la tombe de quelques messieurs de Montmorency, sur laquelle il soulait de se mettre à genoux durant la messe, sans oublier les sacrées fontaines où il fut porté à sa naissance. C’est que tout cela est essentiellement lié à nos moeurs ; c’est qu’un monument n’est vénérable qu’autant qu’une longue histoire du passé est pour ainsi dire empreinte sous ces voûtes toutes noires de siècles. Voilà pourquoi il n’y a rien de merveilleux dans un temple qu’on a vu bâtir, et dont les échos et les dômes se sont formés sous nos yeux. Dieu est la loi éternelle ; son origine et tout ce qui tient à son culte doit se perdre dans la nuit des temps.

On ne pouvait entrer dans une église gothique sans éprouver une sorte de frissonnement et un sentiment vague de la divinité. On se trouvait tout à coup reporté à ces temps où les cénobites, après avoir médité dans les bois de leurs monastères, se venaient prosterner à l’autel, et chanter les louanges du Seigneur, dans le calme et le silence de la nuit. L’ancienne France semblait revivre : on croyait voir ces costumes singuliers, ce peuple si différent de ce qu’il est aujourd’hui ; on se rappelait et les révolutions de ce peuple, et ses travaux, et ses arts. Plus ces temps étaient éloignés de nous, plus ils nous paraissaient magiques, plus ils nous remplissaient de ces pensées qui finissent toujours par une réflexion sur le néant de l’homme, et la rapidité de la vie.

L’ordre gothique, au milieu de ses proportions barbares, a toutefois une beauté qui lui est particulière.

Les forêts ont été les premiers temples de la Divinité, et les hommes ont pris dans les forêts la première idée de l’architecture. Cet art a donc dû varier selon les climats. Les Grecs ont tourné l’élégante colonne corinthienne, avec son chapiteau de feuilles, sur le modèle du palmier. Les énormes piliers du vieux style égyptien représentent le sycomore, le figuier oriental, le bananier, et la plupart des arbres gigantesques de l’Afrique et de l’Asie.

Les forêts des Gaules ont passé à leur tour dans les temples de nos pères, et nos bois de chênes ont ainsi maintenu leur origine sacrée. Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages qui appuient les murs, et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace les labyrinthes des bois dans l’église gothique ; tout en fait sortir la religieuse horreur, les mystères et la Divinité. Les deux tours hautaines, plantées à l’entrée de l’édifice, surmontent les ormes et les ifs du cimetière, et font un effet pittoresque sur l’azur du ciel. Tantôt le jour naissant illumine leurs têtes jumelles ; tantôt elles paraissent couronnées d’un chapiteau de nuages, ou grossies dans une atmosphère vaporeuse. Les oiseaux eux-mêmes semblent s’y méprendre, et les adopter pour les arbres de leurs forêts ; des corneilles voltigent autour de leurs faîtes, et se perchent sur leurs galeries. Mais tout à coup des rumeurs confuses s’échappent de la cime de ces tours, et en chassent les oiseaux effrayés. L’architecte chrétien, non content de bâtir des forêts, a voulu, pour ainsi dire, en imiter les murmures ; et, au moyen de l’orgue et du bronze suspendu, il a attaché au temple gothique jusqu’au bruit des vents et des tonnerres, qui roule dans la profondeur des bois. Les siècles, évoqués par ces sons religieux, font sortir leurs antiques voix du sein des pierres, et soupirent dans la vaste basilique : le sanctuaire mugit comme l’antre de l’ancienne Sybille ; et, tandis que l’airain se balance avec fracas sur votre tête, les souterrains voûtés de la mort se taisent profondément sous vos pieds. »

François-René de Chateaubriand, Génie du Christianisme, tome I, troisième partie, livre premier, chapitre VIII, Garnier-Flammarion