Mazarin vs Richelieu

File:Milkau Kardinal Jules Mazarin in seiner Bibliothek 252-2.jpgLe site La France pittoresque a publié un article sur le cardinal Mazarin à l’occasion de l’anniversaire de sa mort le 9 mars 1661, dans lequel les abbayes messines de Saint-Arnould, Saint-Clément et Saint-Vincent sont citées. En effet, Mazarin fut abbé commendataire de ces abbayes, parmi beaucoup d’autres, mais est-il vraiment correct d’écrire qu’il les possédait ?

« Jules Mazarin, né à Pescina dans les Abruzzes (Italie), en 1602, d’une famille noble, gouverna la France après la mort du cardinal de Richelieu, depuis l’année 1648 jusqu’à sa mort, arrivée au château de Vincennes en 1661. Il régna au milieu des orages. Tout ce qu’on a fait contre lui de chansons et de libelles formerait une bibliothèque considérable. On se bornera ici à quelques résultats généraux.

Ce ministre, qu’on a tant comparé avec Richelieu, son prédécesseur et son protecteur, avait sans doute moins d’étendue d’esprit, moins d’élévation dans l’âme, moins d’énergie dans le caractère. L’un gouvernait par la force, l’autre par l’adresse, aucun parla raison ni par la justice : l’un accablait ses ennemis, l’autre les trompait ; l’un commandait, l’autre négociait.

Si l’on examine de quelle utilité ils ont été au monde, et qu’on les compare sous ce point de vue, il vaut certainement mieux avoir apaisé des troubles que d’en avoir fait naître ; il vaut mieux avoir terminé la guerre de Trente Ans que de l’avoir entretenue et ranimée. La paix de Westphalie et celle des Pyrénées, sont deux époques qui élèvent Mazarin au-dessus de Richelieu et des plus grands ministres : tant de droits réglés par le traité de Westphalie ; la souveraineté des Pays-Bas irrévocablement reconnue ; la liberté de l’Allemagne et l’indépendance de ses princes assurées, et le code germanique fondé pour l’avenir sur celte base solide ; la rivalité des maisons de France et d’Autriche, suspendue par le traité des Pyrénées ; de nouveaux nœuds formés entre ces deux maisons, et, par l’effet de ces nœuds, la succession d’Espagne présentée de loin à la France, qui la recueillit dans la suite : ces monuments de paix valent bien l’honneur d’avoir inventé des moyens nouveaux, ou renouvelé des moyens anciens de troubler l’Europe.

On a beaucoup vanté Richelieu d’avoir abaissé les grands et les corps intermédiaires. La preuve qu’il ne les avait point abaissés, c’est la guerre de la Fronde et la faiblesse des motifs apparents qui la firent naître. Quelques édits bursaux, peu onéreux, exigés d’ailleurs par les conjonctures, que Mazarin avait envoyés au parlement pour être enregistrés, auraient-ils excité une si violente tempête contre un ministre doux et modéré, si une multitude d’autres impôts établis dès le temps du cardinal de Richelieu, et l’inexactitude à payer les créanciers de l’Etat, fruit d’une guerre longue et ruineuse, n’avaient aigri depuis Iongtemps les esprits ? Les troubles de la Fronde n’éclatèrent que sous Mazarin ; mais Richelieu en avait fourni et développé le germe. Mazarin, sans avoir eu le tort de les exciter, eut le talent de les dissiper, et le bonheur de triompher deux fois de la haine publique qu’il n’avait pas méritée.

C’est par l’amour des lettres que le cardinal de Richelieu est supérieur à l’indifférent Mazarin, qui n’aimait que la fortune ; il reste cependant un monument précieux du cardinal Mazarin : c’est le collège et la bibliothèque qui portaient son nom encore en 1789. On sait si Richelieu était vindicatif et sanguinaire ; Mazarin, quoiqu’il se soit cru forcé à quelques coups d’autorité assez hardis, ne savait point haïr, oubliait aisément les injures, et en a pardonné quelques-unes assez généreusement.

L’ambition de Richelieu se portait à tous les objets : il voulait être tantôt patriarche des Gaules, tantôt électeur de Trêves, tantôt régent du royaume après Louis XIII qu’il voyait mourant, sans voir qu’il l’était lui-même davantage : il avait aussi l’ambition d’être canonisé. Il paraît que le grand but de l’ambition de Mazarin était d’amasser des richesses ; Richelieu voulait être riche pour être puissant ; Mazarin voulait être puissant pour être riche.

Richelieu et Mazarin eurent tous deux le ridicule de vouloir usurper la gloire d’autrui dans un genre qui leur était étranger : Richelieu voulait que Corneille lui cédât la tragédie du Cid ; Mazarin, que Turenne lui cédât la victoire des Dunes et la campagne de 1653. Le président Hénaut a fait un beau portrait du cardinal Mazarin : il est un peu embelli comme ceux de Valerius Paterculus son modèle ; mais il a de grands traits de vérité.

« Le cardinal Mazarin était aussi doux que le cardinal de Richelieu était violent. Un de ses plus grands talents, fut de bien connaître les hommes. Le caractère de sa politique était plutôt la finesse et la patience que la force. Opposé à dom Louis de Haro, comme Richelieu l’avait été au duc d’Olivarès, après être parvenu, au milieu des troubles civils de la France, à déterminer toute l’Allemagne à nous céder de gré ce que son prédécesseur lui avait enlevé par la guerre, il sut tirer un avantage encore plus précieux de l’opiniâtreté que l’Espagne fit voir alors ; et après lui avoir donné le temps de s’épuiser, il l’amena enfin à la conclusion de ce célèbre mariage qui acquit au roi des droits légitimes et vainement contestés sur une des plus puissantes monarchies de l’univers.

« Ce ministre pensait que la force ne doit être employée qu’au défaut des autres moyens, et son esprit lui fournissait le courage conforme aux circonstances. Hardi à Casai, tranquille et agissant dans sa retraite à Cologne, entreprenant lorsqu’il fallut faire arrêter les princes, mais insensible aux plaisanteries de la Fronde ; méprisant les bravades du coadjuteur, et écoutant les murmures de la populace, comme on écoute du rivage le bruit des flots de la mer.

« Il y avait dans le cardinal de Richelieu quelque chose de plus grand, de plus vaste et de moins concerté ; et dans le cardinal Mazarin, plus de mesures et moins d’écarts : on haïssait l’un, et on se moquait de l’autre ; mais tous deux furent les maîtres de l’Etat. »

Le roi et la cour portèrent le deuil à la mort du cardinal. On a prétendu qu’il avait amassé plus de deux cents millions : cette immense richesse a été révoquée en doute ; mais ce qui n’est pas douteux, c’est que, sans être prêtre, il était évêque de Metz, et possédait les abbayes de Saint-Arnould , de Saint-Clément, de Saint-Vincent, de Saint-Denis, de Cluny, de Saint-Victor de Marseille, de Saint-Médard de Soissons, et un grand nombre d’autres.

Les mariages de ses nièces furent de grandes et importantes affaires. Charles II, depuis roi d’Angleterre, alors fugitif et proscrit pendant la tyrannie de Cromwell, demanda au cardinal Mazarin une de ses nièces en mariage, et fut refusé. Quand il fut remonté sur le trône, Mazarin voulut renouer la négociation, il fut refusé à son tour. La plus célèbre des nièces du cardinal fut Hortense Mancini, qu’il fit principale héritière. Elle avait épousé, en 1661, le fils du maréchal de la Meilleraye, qui prit le nom du duc de Mazarin, homme aussi connu par la bizarrerie de son esprit, que sa femme l’était par son esprit et par sa beauté. Très malheureuse avec son mari, elle voulut s’en faire séparer, et n’ayant pas pu y réussir, elle s’en sépara de fait, en fixant son séjour en Angleterre. (…) »

Lire aussi sa biographie sur le site de France – Histoire – Espérance 
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XVIIIe siècle : le souci éducatif des ordres religieux

Extrait de Histoire de Metz, François-Yves Le Moigne, éditions Privat, 1986 ; chapitre 10, « Metz au siècle des lumières » :

« Le souci éducatif reste aussi une priorité. Pour scolariser filles et enfants pauvres, un chanoine de la cathédrale, Pierre de Goize, fonde en 1713 une congrégation à voeux simples, destinée à donner aux filles « l’habitude du travail ». En 1747, les frères des Ecoles chrétiennes ouvrent quatre écoles gratuites, mais faute de subsides, en ferment la moitié. Dans chaque paroisse, vicaires et curés veillent à l’éducation des enfants, qui peuvent aussi fréquenter les petites écoles attenantes aux monastères de Saint-Arnould et Saint-Vincent. L’enseignement secondaire reste longtemps le monopole des jésuites. Après une période de fléchissement, contemporaine de l’épiscopat jansénisant de Coislin (1700-14), les effectifs de leur collège progressent jusqu’en 1743 (430 élèves), puis stagnent et déclinent (300 en 1761), par suite de l’opposition croissante à la compagnie et de la concurrence d’autres ordres religieux. En 1743, en effet, les chanoines réguliers de Notre-Sauveur fondent un collège sous le vocable de Saint-Louis. Leur pédagogie moderne, qui privilégie sciences et langues vivantes, attire près de 200 élèves. Après leur expulsion, les jésuites sont remplacés au collège, en 1768, par les bénédictins de Saint-Symphorien, dont l’enseignement performant réunit 400 élèves en 1789. Les vannistes ouvrent en outre à Saint-Vincent, en 1774, un cours public de langue grecque et hébraïque et, en 1785, l’abbaye Saint-Clément accueille l’école royale de mathématiques pour les élèves aspirants du corps royal d’artillerie. Désireux de concourir au bien commun, les religieux assignent désormais à leur vocation une fonction autant sociale que spirituelle. »

L’enseignement dans les abbayes messines au Moyen Âge

« Les IXe, Xe et XIe siècles portèrent à son apogée la grandeur épiscopale et Metz connut un intense épanouissement religieux, culturel et économique.

La cité débordait de son enceinte gallo-romaine. Les quartiers ou faubourgs de Porte-Moselle, Outre-Moselle et Porsaillis poursuivaient leur développement. Fuyant l’enceinte de la cité, le faubourg des basiliques s’étendait au sud : toute une série d’églises, de chapelles, d’oratoires purent s’y déployer à l’aise.

Grand centre religieux comme toutes les villes médiévales, Metz comptait une vingtaine de paroisses intra-muros, huit abbayes bénédictines (cinq d’hommes et trois de femmes), des couvents d’ordres mendiants : saint Bernard, lors de son séjour en 1153, fonda le Petit-Clairvaux. L’abbaye de Saint-Vincent, érigée par Thierry 1er en 968, se doublait d’une école célèbre. Non loin des vénérables monastères de Sainte-Glossinde et de Saint-Pierre-aux-Nonnains, Adalbéron II avait installé d’autres religieuses dans l’antique hôpital de Sainte-Marie. Au delà de la Moselle, le monastère de Saint-Martin relevait du duc de Lorraine. Due aux réformes lorraine et clunisienne qui avaient ramené dans les monastères une vie plus intense, cette floraison se poursuivit aux siècles suivants. Les reliques de ces sanctuaires attiraient de nombreux et fréquents pèlerinages. 15 à 20.000 personnes suivaient les processions organisées dans le quartier des basiliques. Les paysans de certains domaines ruraux venaient tous les ans, « portant la croix », vers le chef-lieu du domaine seigneurial.

Renouant avec une tradition qui remontait à l’époque mérovingienne, les établissements religieux relevèrent de leur décadence les écoles dont la renommée débordait le cadre de l’ancienne Lotharingie. D’ailleurs, … si l’on excepte Metz, la région lorraine est alors… une vraie Boétie … (Parisot).

L’école de la cathédrale tenait le premier rang et son maître avait en quelque sorte la direction suprême de l’enseignement à Metz. Les abbayes de Gorze, de Saint-Arnould, de Saint-Martin et surtout de Saint-Vincent entretenaient des écoles dirigées par un écolâtre qui le plus souvent était un chanoine de la cathédrale ou un moine. La majorité des auditeurs était constituée des futurs clercs et des futurs moines auxquels se joignaient des gens qui se destinaient à la bourgeoisie, la plupart des nobles et quelques paysans.

Les plus jeunes élèves apprenaient à lire et à écrire. Ceux qui poursuivaient leurs études recevaient le trivium (grammaire, téthorique, dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique), un enseignement à la fois secondaire et supérieur qui ne se donnait qu’en latin, enseignement scolastique s’attachant au développement de la mémoire, mais négligeant le jugement et la réflexion. Les Messins qui aspiraient à une science plus complète devaient la demander à l’Université de Paris.

Sigebert de Gembloux, écolâtre de Saint-Vincent, fut une gloire de son temps et … le meilleur chroniqueur universel du Moyen Âge … (Ch. Bruneau). Orignaire du Brabant, où il naquit en 1028, Metz l’attira par la réputation de ses écoles et il y séjourna vingt-cinq ans. L’étendue de ses connaissances lui valut d’être considéré par un de ses contemporains … comme une fontaine de sagesse ouverte à tous … Il composa plusieurs de ses oeuvres à Metz et rédigea notamment l’éloge de la cité en 1072 :

Cité où se dressent des flots de peuple, terre à la fécondité merveilleuse, où coulent le miel et le lait, où la vigne et le blé rivalisent de fertilité, où les marchandises précieuses affluent, où l’or et les pierres surabondent.

Doté d’un certain talent, le poète messin Gautier composa, vers 1245, l’Image du monde, oeuvre encyclopédique – genre que le Moyen Âge aimait – laquelle, sous sa forme primitive, comptait 7.000 vers de huit syllabes, 11.000 dans une nouvelle édition, étude cosmographique, géographique et astronomique qui connut un certain succès puisqu’elle sera encore imprimée au XVIe siècle.

Le clergé dirigeait également les beaux-arts. Le goût des belles miniatures et des belles reliures, éveillé par la renaissance carolingienne, n’était pas encore éteint. Les artistes messins excellaient toujours dans le travail délicat de l’ivoire employé en reliure, ivoire rehaussé d’émaux et de pierres précieuses. »

René Bour, Histoire illustrée de Metz, chez Paul Even, 1950

Déjà publié sur ce blog, sur des sujets équivalents :

« Acta Sanctae Luciae » par Sigebert de Gembloux

Sur l’abbaye Saint-Vincent au XIe siècle

L’Eglise lorraine au Moyen Âge

L’aire d’expansion de la notation messine

L’abbaye Saint-Vincent dans le journal de Dom Jean François (1760-1772) (IV)

Présentation des protagonistes
L’abbaye Saint-Vincent dans le journal de Dom Jean François (1760-1772) (II)
L’abbaye Saint-Vincent dans le journal de Dom Jean François (1760-1772) (III)

« Février 1764

(…) Le 12, j’apprends qu’aucun banquier de Rome n’a osé demander à Rome le non transeat pour Saint-Vincent, de crainte de l’ambassadeur de France qui le leur a défendu ; en conséquence, je propose au prieur de Saint-Vincent de s’adresser aux président et procureur général de la congrégation du Mont-Cassin ; et on le fait. Je lui suggère encore de s’adresser au procureur général de nos confrères anglais à Rome, et on le fait pareillement. Dieu veuille que ces voies réussissent ! (…)

Mars 1764

(…) [Le 21], le prédicateur de S. Benoît à Saint-Arnould, qui est le père gardien des récollets, prêche avec applaudissement et fait une finie sortie contre l’entreprise sur Saint-Vincent : les Messins ont failli battre des mains, tant ils l’ont approuvé. (…)

Août 1764

(…) Le 8, j’apprends que Monsieur l’évêque a écrit à Rome pour demander la réunion de Saint-Vincent à Saint-Pierre.

Le 13, Monsieur d’Armentières revient à Metz.

Le 16, il envoie chercher Monsieur le maître-échevin et lui demande de consentir à la suppression de Saint-Vincent ; il le refuse. (…)

Le 29 août, nous apprenons que l’agent de Saint-Pierre court dans la ville pour faire signer quelques pièces pour leur entreprise sur Saint-Vincent. Comme nous savons d’ailleurs que Monsieur l’évêque a écrit à Rome que c’est le vœu de toute la ville que cette abbaye soit réunie à Saint-Pierre, nous soupçonnons que le but de la démarche était d’avoir des signatures tendant à prouver ce que Monsieur l’évêque a avancé faussement.

Septembre 1764

Le 15 septembre, nos confrères de Saint-Vincent, pour prouver combien tout le peuple est éloigné de désirer la suppression de Saint-Vincent, proposent aux échevins synodaux tant anciens que modernes et aux notables des paroisses de la ville, de déclarer là-dessus la vérité, et tous, excepté ceux des petites paroisses de Saint-Etienne, de Saint-Maximin et de Saint-Gorgon, qui ont été intimidés, tous ont attesté par un acte authentique pour envoyer à Rome, que non seulement ils ne souhaitaient pas l’extinction de ce sanctuaire, mais qu’il gémissaient, etc, à la seule nouvelle de cette entreprise. (…)

Dans la nuit du 20 au 21, [l’archevêque de Cambrai] part de Metz. La raison pourquoi il décampe comme cela sans se montrer à Metz qu’il aime tant, est, dit-on, la honte de n’avoir pas encore pu réussir dans l’affaire indigne sur Saint-Vincent, dont on le dit le moteur. »

Le cardinal Mazarin, abbé commendataire de trois abbayes messines, dont Saint-Vincent

Extrait de « Le Cardinal Jules Mazarin, évêque élu de Metz », par Henri Tribout, chez Georges Saffroy, éditeur, Paris, 1936 :

« L’un des premiers actes de Louis XIV, en arrivant au pouvoir, fut de donner, nous l’avons vu, à Mazarin des lettres patentes pour l’abbaye de Saint-Arnould. Le cardinal jouissait en plus, en qualité d’abbé de ce monastère, d’une prérogative enviable ; il était conseiller-né du Parlement de Metz (*), où il ne fut jamais reçu pour diverses raisons et principalement parce qu’il ne séjourna dans cette ville qu’à de très rares intervalles. Nous ne parlerons pas pour le moment des autres abbayes qu’il possédait déjà ; nous ne nous arrêterons qu’aux monastères lorrains, dont il était le dévoué supérieur. Mazarin, ambitieux et prodigue à la fois, dépensait sans compter ; aussi fallait-il des revenus considérables. Or comme à cette époque les abbayes rapportaient des sommes qui étaient loin d’être négligeables, le cardinal chercha à posséder le plus de monastères possibles et non content des revenus de Saint-Avold et de Saint-Arnould, il désira y ajouter ceux de Saint-Clément, dont le possesseur démissionaire n’était autre que Henri de Bourbon-Verneuil (**). Mazarin demanda donc au jeune roi qui ne lui refusait rien, d’intercéder en sa faveur auprès des religieux et Louis XIV fit dépêcher le lettre suivante :

« A nos chers et bien amez les Religieux, Prieur et Convent de l’abbaye Saint-Clément de Metz.

Chers et bien amez. Notre oncle naturel l’Evesque de Metz aiant résigné l’abbaye Saint-Clément dont il estoit pourveu en faveur de notre cousin le cardinal Mazarini, en quoy il a besoing de votre eslection et postulation. Nous vous faisons cette lettre pour vous dire que vous ne pourez faire un plus digne choix que nostre cousin pour posseder ladite abbaye tant pour son éminente dignité dans l’église que pour ses autres qualités ; vous ferez encore chose qui nous sera très agréable et de laquelle nous vous scaurons beaucoup de gré ; nous remettant au surplus a ce que vous dira le sieur abbé de Coursan… (***) Donné à Pontoise le XVI aoust 1652. Louis (et plus bas) Le Tellier (****). »

Sur le même document on trouve cette suscription : « Item à ceux de Saint-Vincent », ce qui prouve qu’au mois d’août de la même année, Mazarin ajoutait à ses titres déjà nombreux, celui d’abbé de Saint-Vincent. Pour que son ministre ait plus de chances d’être élu, Louis XIV s’empressa de faire décharger les religieux de ces deux monastères, des contributions et des impôts qui pesaient sur eux et il leur promit à l’avenir de ne plus les taxer. En 1655 il augmenta ces privilèges et les étendit à toute la congrégation de Saint-Vanne. La Gallia Christiana nous apprend que Mazarin prit possession de son siège abbatial de Saint-Clément le 13 septembre 1652 et nous savons d’autre part que sa joie fut si grande qu’il écrivit de Bouillon, le 2 octobre, aux Prieur et Religieux une lettre de remerciement ainsi libellée : « Mes Révérends Pères. J’ai su par M. l’abbé de Coursant avec quelle facilité vous vous êtes portés à tout ce qu’il a désiré de vous pour l’expédition de Saint-Clément en mon nom. Je vous remercie de tout coeur de l’affection que vous m’avez témoigné en cette rencontre, vous assurant que je ne perdrai aucune occasion de vous donner des marques de la mienne et de vous confirmer par les effets que je suis, mes Révérends Pères, votre bien affectionné, le cardinal Mazarin. » Il adressa aussi des remerciements le même jour au maréchal de Schomberg, gouverneur de Metz, pour ses démarches auprès du chapitre. Disons de suite que les trois abbayes messines lui rapportaient 10.800 livres de rentes, ce qui correspond aujourd’hui [1936] environ à la somme de 130.000 francs. Naturellement il y a lieu de déduire les taxes dues en cour de Rome.

Le 13 août 1652, Louis XIV avait également fait envoyer aux « Religieux, Prieur et Convent de l’abbaye de Saint-Vincent de Metz », une autre lettre, presque identique dans la forme à la précédente, mais qui diffère cependant sur plusieurs points ; elle mérite d’être transcrite en son entier, car elle est fort curieuse :

« De par le Roy. Chers et bien amez. Notre oncle naturel l’Evesque de Metz aient résigné son évêché en faveur de notre cousin, le cardinal Mazarin, en quoy il a besoing de votre eslection et postulation. Comme nous l’avons jugé très capable de restablir ledit évesché en sa splendeur tant au spirituel qu’au temporel, nous vous asseurons que vous ne sçauriez faire un plus digne choix que la personne de notre dit cousin pour remplir le siège dudit Evesché pour son éminente dignité dans l’Eglise et les aultres titres qu’il possède. C’est pour quoy nous vous escrivons celle cy pour vous dire que vous ferez chose qui nous sera très agréable d’élire notre dit cousin et faire instance en cour de Rome pour l’expédition de ses Bulles. Le sieur abbé de Coursan qui vous rendra la présente vous fera plus particulièrement entendre notre intention sur ce sujet, auquel nous remettons. Donné à Pontoise le XIIIe jour d’aoust 1652. Louis (et plus bas) Le Tellier. » (*****)

On apprend dans la suite de cet ouvrage qu’à la mort de Mazarin en 1661, « l’abbaye de Saint-Clément passa dans les mains de Clermont d’Amboise, comte de Renel, et celle de Saint-Vincent dans les mains de Claude Baudeau de Parabet. »

(*) « Les conseillers-nés de la cour avaient droit de séance et de voix délibérative aux audiences publiques. Récompense due aux successeurs des abbés de Gorze et de Saint-Arnould, qui avaient cédé à la France leurs droits de souveraineté. »

(**) Henri de Boubon-Verneuil, évêque de Metz jusqu’en 1652, était le fils naturel de Henri IV et de Henriette de Balzac d’Entragues ; il était donc un oncle naturel de Louis XIV.

(***) « Claude de Bruillard de Coursant, abbé de Saint-Symphorien, princier, le 14 novembre 1646 et vicaire génétal de l’évêché de Metz, en 1652. »

(****) « Le Tellier (Michel), chevalier, chancelier de France » (1603-1685).

(*****) « La lettre du roi au prieur de Saint-Vincent peut paraître bizarre, mais les Bénédictins nous disent dans l’Histoire de Metz que « jusqu’aux commendes c’étoient, comme on le fait, les abbés réguliers de Saint-Vincent, qui offiçoient et présidoient à la Cathédrale en l’absence de l’évêque. »