L’architecture de Saint-Vincent par René Bour

« Les bâtiments conventuels des nombreuses et très riches abbayes messines ont disparu, sauf ceux de Saint-Pierre-aux-Nonnains, un moment abbaye féminine.

Toutefois, l’abbaye bénédictine de Saint-Vincent, fondée en 968 par Thierry 1er, a duré jusqu’à nos jours. Son église, paroissiale depuis la révolution, a été commencée en 1248 par l’abbé Warin. Les immenses richesses du monastère firent progresser rapidement les travaux et, bien que l’église n’ait été consacrée qu’en 1376, il semble qu’elle soit entièrement du XIIIe siècle. Un incendie détruisit en 1395 les parties hautes des deux clochers de l’abside et de la tour occidentale. Ce sera un nouvel incendie qui endommagera, en 1705, les bâtiments monastiques, notamment la tour ouest. Par la suite, celle-ci sera démolie et on élèvera à sa place, de 1754 à 1756, les deux premières travées de la nef sur le même modèle que celles du XIIIe siècle, puis, de 1768 à 1786, une façade monumentale, imitée de celle de Saint-Gervais à Paris.

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A gauche des colonnettes : XIIIe siècle ; à droite : XVIIIe siècle

De proportions très harmonieuses, d’une grande légèreté et d’une extrême sobriété dans ses lignes, l’édifice a subi également l’influence de l’Ecole ogivale champenoise.

La nef, très large, abondamment éclairée, s’étend sur six travées et repose sur de sveltes piliers composés de seize colonnes ou colonnettes. Au niveau de l’appui des fenêtres, tout autour de l’église, règne une coursière qui passe dans l’épaisseur des murs, comme en Bourgogne, et qui est soulignée par un cordon de feuillage.

Coursiere

Cette nef est flanquée de bas-côtés très simples, voûtés d’ogives et garnis d’une série d’arcatures profondes comme de petites chapelles. A gauche, il y en a deux en tiers point dans chaque travée. A droite, par contre, rare originalité dans l’Ecole champenoise, il n’y en a qu’une, en plein cintre et de tracé très surbaissé. Pour retrouver une telle disposition, il faut aller la rechercher dans l’île de Chypre où elle se voit dans la cathédrale de Nicosie, autre édifice champenois.

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Bas-côté gauche
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Bas-côté droit

Les dispositions du transept et du choeur frappent également. Les bras du transept, très larges, possèdent les mêmes arcatures à trois arcs surbaissés et se terminent chacun sur la travée du bas-côté la plus éloignée du choeur, par une chapelle absidiole à cinq pans coupés, armés des mêmes arcatures. Le choeur, très étroit, d’une seule travée, est à sept pans, chaque pan ayant une arcature à arc aigu.

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A l’extérieur, les clochers qui flanquent le choeur, selon la tradition de l’Ecole germanique, ont la forme de tours carrées à deux grands étages, décorés sur chaque face de deux arcades géminées retombant par de minces et élégantes colonnettes. Le toit repose sur une corniche à feuillage, supportée aux angles par de petites colonnettes.

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L’église Saint-Vincent plaît par son harmonie parfaite due à une discipline architecturale et à la sobriété de l’ornementation. Il est regrettable que l’ancien mobilier et les vitraux du Moyen Âge aient été détruits. »

René Bour, Histoire illustrée de Metz, chez Paul Even, 1950

Photographie N&B de la coursière extraite de La Lorraine monastique, Michel Parisse, Université de Nancy II

Plan de l’abbatiale gothique extrait du livre de Marie-Antoinette Kuhn-Mutter, « Saint-Vincent, au rythme du temps », éditions Serpernoise, 2005

Mazarin vs Richelieu

File:Milkau Kardinal Jules Mazarin in seiner Bibliothek 252-2.jpgLe site La France pittoresque a publié un article sur le cardinal Mazarin à l’occasion de l’anniversaire de sa mort le 9 mars 1661, dans lequel les abbayes messines de Saint-Arnould, Saint-Clément et Saint-Vincent sont citées. En effet, Mazarin fut abbé commendataire de ces abbayes, parmi beaucoup d’autres, mais est-il vraiment correct d’écrire qu’il les possédait ?

« Jules Mazarin, né à Pescina dans les Abruzzes (Italie), en 1602, d’une famille noble, gouverna la France après la mort du cardinal de Richelieu, depuis l’année 1648 jusqu’à sa mort, arrivée au château de Vincennes en 1661. Il régna au milieu des orages. Tout ce qu’on a fait contre lui de chansons et de libelles formerait une bibliothèque considérable. On se bornera ici à quelques résultats généraux.

Ce ministre, qu’on a tant comparé avec Richelieu, son prédécesseur et son protecteur, avait sans doute moins d’étendue d’esprit, moins d’élévation dans l’âme, moins d’énergie dans le caractère. L’un gouvernait par la force, l’autre par l’adresse, aucun parla raison ni par la justice : l’un accablait ses ennemis, l’autre les trompait ; l’un commandait, l’autre négociait.

Si l’on examine de quelle utilité ils ont été au monde, et qu’on les compare sous ce point de vue, il vaut certainement mieux avoir apaisé des troubles que d’en avoir fait naître ; il vaut mieux avoir terminé la guerre de Trente Ans que de l’avoir entretenue et ranimée. La paix de Westphalie et celle des Pyrénées, sont deux époques qui élèvent Mazarin au-dessus de Richelieu et des plus grands ministres : tant de droits réglés par le traité de Westphalie ; la souveraineté des Pays-Bas irrévocablement reconnue ; la liberté de l’Allemagne et l’indépendance de ses princes assurées, et le code germanique fondé pour l’avenir sur celte base solide ; la rivalité des maisons de France et d’Autriche, suspendue par le traité des Pyrénées ; de nouveaux nœuds formés entre ces deux maisons, et, par l’effet de ces nœuds, la succession d’Espagne présentée de loin à la France, qui la recueillit dans la suite : ces monuments de paix valent bien l’honneur d’avoir inventé des moyens nouveaux, ou renouvelé des moyens anciens de troubler l’Europe.

On a beaucoup vanté Richelieu d’avoir abaissé les grands et les corps intermédiaires. La preuve qu’il ne les avait point abaissés, c’est la guerre de la Fronde et la faiblesse des motifs apparents qui la firent naître. Quelques édits bursaux, peu onéreux, exigés d’ailleurs par les conjonctures, que Mazarin avait envoyés au parlement pour être enregistrés, auraient-ils excité une si violente tempête contre un ministre doux et modéré, si une multitude d’autres impôts établis dès le temps du cardinal de Richelieu, et l’inexactitude à payer les créanciers de l’Etat, fruit d’une guerre longue et ruineuse, n’avaient aigri depuis Iongtemps les esprits ? Les troubles de la Fronde n’éclatèrent que sous Mazarin ; mais Richelieu en avait fourni et développé le germe. Mazarin, sans avoir eu le tort de les exciter, eut le talent de les dissiper, et le bonheur de triompher deux fois de la haine publique qu’il n’avait pas méritée.

C’est par l’amour des lettres que le cardinal de Richelieu est supérieur à l’indifférent Mazarin, qui n’aimait que la fortune ; il reste cependant un monument précieux du cardinal Mazarin : c’est le collège et la bibliothèque qui portaient son nom encore en 1789. On sait si Richelieu était vindicatif et sanguinaire ; Mazarin, quoiqu’il se soit cru forcé à quelques coups d’autorité assez hardis, ne savait point haïr, oubliait aisément les injures, et en a pardonné quelques-unes assez généreusement.

L’ambition de Richelieu se portait à tous les objets : il voulait être tantôt patriarche des Gaules, tantôt électeur de Trêves, tantôt régent du royaume après Louis XIII qu’il voyait mourant, sans voir qu’il l’était lui-même davantage : il avait aussi l’ambition d’être canonisé. Il paraît que le grand but de l’ambition de Mazarin était d’amasser des richesses ; Richelieu voulait être riche pour être puissant ; Mazarin voulait être puissant pour être riche.

Richelieu et Mazarin eurent tous deux le ridicule de vouloir usurper la gloire d’autrui dans un genre qui leur était étranger : Richelieu voulait que Corneille lui cédât la tragédie du Cid ; Mazarin, que Turenne lui cédât la victoire des Dunes et la campagne de 1653. Le président Hénaut a fait un beau portrait du cardinal Mazarin : il est un peu embelli comme ceux de Valerius Paterculus son modèle ; mais il a de grands traits de vérité.

« Le cardinal Mazarin était aussi doux que le cardinal de Richelieu était violent. Un de ses plus grands talents, fut de bien connaître les hommes. Le caractère de sa politique était plutôt la finesse et la patience que la force. Opposé à dom Louis de Haro, comme Richelieu l’avait été au duc d’Olivarès, après être parvenu, au milieu des troubles civils de la France, à déterminer toute l’Allemagne à nous céder de gré ce que son prédécesseur lui avait enlevé par la guerre, il sut tirer un avantage encore plus précieux de l’opiniâtreté que l’Espagne fit voir alors ; et après lui avoir donné le temps de s’épuiser, il l’amena enfin à la conclusion de ce célèbre mariage qui acquit au roi des droits légitimes et vainement contestés sur une des plus puissantes monarchies de l’univers.

« Ce ministre pensait que la force ne doit être employée qu’au défaut des autres moyens, et son esprit lui fournissait le courage conforme aux circonstances. Hardi à Casai, tranquille et agissant dans sa retraite à Cologne, entreprenant lorsqu’il fallut faire arrêter les princes, mais insensible aux plaisanteries de la Fronde ; méprisant les bravades du coadjuteur, et écoutant les murmures de la populace, comme on écoute du rivage le bruit des flots de la mer.

« Il y avait dans le cardinal de Richelieu quelque chose de plus grand, de plus vaste et de moins concerté ; et dans le cardinal Mazarin, plus de mesures et moins d’écarts : on haïssait l’un, et on se moquait de l’autre ; mais tous deux furent les maîtres de l’Etat. »

Le roi et la cour portèrent le deuil à la mort du cardinal. On a prétendu qu’il avait amassé plus de deux cents millions : cette immense richesse a été révoquée en doute ; mais ce qui n’est pas douteux, c’est que, sans être prêtre, il était évêque de Metz, et possédait les abbayes de Saint-Arnould , de Saint-Clément, de Saint-Vincent, de Saint-Denis, de Cluny, de Saint-Victor de Marseille, de Saint-Médard de Soissons, et un grand nombre d’autres.

Les mariages de ses nièces furent de grandes et importantes affaires. Charles II, depuis roi d’Angleterre, alors fugitif et proscrit pendant la tyrannie de Cromwell, demanda au cardinal Mazarin une de ses nièces en mariage, et fut refusé. Quand il fut remonté sur le trône, Mazarin voulut renouer la négociation, il fut refusé à son tour. La plus célèbre des nièces du cardinal fut Hortense Mancini, qu’il fit principale héritière. Elle avait épousé, en 1661, le fils du maréchal de la Meilleraye, qui prit le nom du duc de Mazarin, homme aussi connu par la bizarrerie de son esprit, que sa femme l’était par son esprit et par sa beauté. Très malheureuse avec son mari, elle voulut s’en faire séparer, et n’ayant pas pu y réussir, elle s’en sépara de fait, en fixant son séjour en Angleterre. (…) »

Lire aussi sa biographie sur le site de France – Histoire – Espérance 

L’entrée de Charles Quint à Metz

« Le matin du 10 janvier 1541, l’amant Claude Blanchair, maire de Porte Moselle, quitte la ville, sortant par la porte du pont des morts, celle que doit emprunter l’empereur, « bien honnêtement monté et accoutré », avec un coffre de cuir contenant les clés de la ville. Il est acompagné d’une troupe nombreuse de vingt-cinq ou vingt-six hommes, composée de soldats et de plusieurs personnages notables, tous amants : Jacquemin Travault, Didier de Hamonville, Jean Blanchair, François Kerkin, Mathieu de Mondelange et François Travault. Tous ces hommes prennent la route de Maisières et se rendent au pont de Richemont, où ils attendent l’empereur. Devant celui-ci, Jean Felix et le maire de Porte Moselle mettent pied à terre, font trois révérences et présentent les clés, l’orateur prenant la parole dans un style où l’éloge est poussé à l’extrême : « Très sacré et toujours auguste empereur, vos très humbles et très obéissants sujets et serviteurs Messieurs les gouverneurs de votre impériale cité de Metz, désirant entièrement faire leur loyal devoir envers votre très sacrée Majesté, et même dûment farder et accomplir les droits qui en icelle cité vous appartiennent, par lesquels est, entre autre chose, expressément dit que, toutes et quantes fois qu’il plaît à votre Majesté venir en la dite cité, ils vous doivent envoyer les clés de ladite ville, environ trois lieux, de quelque part que vous veniez, et par le maire de Porte Moselle, ils vous les envoie par le dit maire ici présent, lequel très humblement vous les présente, pour, par votre Majesté, en être fait et ordonné à votre bon plaisir. » Le maire sort alors les clés du coffre, les baise et les présente à l’empereur qui ne les garde pas pendant sa visite, mais les rend aussitôt à la ville. (…) »

Extrait de Les Institutions de la République Messine, Florent Roemer, Editions Serpenoise

CharlesQuint

On reconnaît le Moyen-Pont au premier plan, et plus loin, la silhouette de l’église abbatiale Saint-Vincent, avec encore sa troisième tour-clocher, disparue dans la première moitié du XVIIIe siècle.

Les singes de Saint-Vincent

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« Dans l’imagerie romane, les singes tiennent souvent un rôle identique à celui réservé au fou ou au bouffon des cours royales. Ces animaux contrefont les gestes des personnages reconnus par les hommes, rois, puissants et sages. C’est la raison pour laquelle les singes se coiffent de la mitre tout comme le font les ânes dans quelques chapiteaux. (…)

Symboliquement, le singe incite l’homme à la simplicité en lui montrant combien sont ridicules les marques de son éphémère importance. »

Robert-Jacques Thibaud, Dictionnaire de l’art roman, Dervy Poche

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La vie fascinante des moines

« Quelle vie fascinante que celles des moines reclus à l’ombre de leurs abbayes et de leurs monastères, véritables piliers du ciel !

Ils ont quitté parents et amis, ont renoncé aux plaisirs matériels et charnels, à toute descendance pour vivre dans le silence de la communauté.

Leur chemin a été tracé par ces hommes du désert qui, aux premiers siècles de la Chrétienté, vivaient en ermite dans les solitudes de la Palestine, de la Syrie, en Mésopotamie, en Asie mineure et même au-delà de l’Empire romain.

Certains ont été de vrais héros populaires. C’est le suffrage universel qui les proclamait à l’origine. Or, débarrassés des voiles brodés de la légende, ils sont encore plus beaux et plus nobles.

Leur acte sublime d’amour avec le Christ frappait l’imagination du peuple qui accourait pour voir ces prodigieux martyrs tantôt s’enfermant dans une fosse où on ne pouvait ni se tenir debout, ni se coucher, tantôt immobiles jour et nuit sur une étroite plate-forme, en haut d’une colonne ; tous refusant la boisson, la nourriture, le sommeil ou n’en prenant que juste ce qui était indispensable pour ne pas mourir.

Saint Antoine fut le premier parmi ces ermites du désert à s’arracher aux charmes austères de cette solitude pour fonder un monastère à Alexandrie qui sera suivi de nombreux autres. Bientôt des troupes de moines y affluèrent jusqu’à être près de quinze mille.

Le silence des cloîtres, rythmé par les heures de prière, enveloppe la vie du moine dans son combat entre les vertus et les vices. Véritable lien entre le ciel et la terre, entre la solitude et la communauté, entre l’intérieur et l’extérieur, le moine médite surtout sur lui-même, sur les autres de son espèce, sur le sort du monde et sur la création tout entière.

Combien de renoncements et de mépris des choses terrestres, combien de doutes et de labeurs, combien d’espoirs et de confiance et enfin combien d’amour et d’extase !

C’est précisément la foi en cette force céleste qui anime les moines dans la réalisation de leurs abbayes et de leurs monastères. Ils veulent en faire une société parfaite, une autre Jérusalem. L’architecture, au service de cette gloire, joue de ses lignes les plus pures, les plus parfaites. L’église, le cloître, la salle capitulaire, le réfectoire, le dortoir, parfois la forge, les étangs, le tout forme un ensemble refermé sur lui-même où seule l’église est parfois ouverte aux laïcs. Max Weber interprète cette autarcie par un renoncement au monde. Les moines, eux, se considérant prédestinés, élus de Dieu, estiment se préparer ainsi au couronnement suprême d’une vie sans péché. (…) »

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Violaine de Vlieger von Lauer, préface à Histoires secrètes des abbayes et monastères, J.-J. Bourassé, éditions Jean de Bonnot

Benoît XVI aux Bernardins : monachisme occidental et fondement de la culture

« (…) J’aimerais vous parler ce soir des origines de la théologie occidentale et des racines de la culture européenne. J’ai mentionné en ouverture que le lieu où nous nous trouvons était emblématique. Il est lié à la culture monastique. De jeunes moines ont ici vécu pour s’initier profondément à leur vocation et pour bien vivre leur mission. Ce lieu évoque-t-il pour nous encore quelque chose ou n’y rencontrons-nous qu’un monde désormais révolu ? Pour pouvoir répondre, nous devons réfléchir un instant sur la nature même du monachisme occidental. De quoi s’agissait-il alors ? En considérant les fruits historiques du monachisme, nous pouvons dire qu’au cours de la grande fracture culturelle, provoquée par la migration des peuples et par la formation des nouveaux ordres étatiques, les monastères furent des espaces où survécurent les trésors de l’antique culture et où, en puisant à ces derniers, se forma petit à petit une culture nouvelle. Comment cela s’est-il passé ? Quelle était la motivation des personnes qui se réunissaient en ces lieux ? Quelles étaient leurs désirs ? Comment ont-elles vécu ?


Avant toute chose, il faut reconnaître avec beaucoup de réalisme que
leur volonté n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu, quaerere Deum. Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. Ils étaient à la recherche de Dieu. Des choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, à ce qui, seul, est vraiment important et sûr. On dit que leur être était tendu vers l’« eschatologie ». Mais cela ne doit pas être compris au sens chronologique du terme – comme s’ils vivaient les yeux tournés vers la fin du monde ou vers leur propre mort – mais au sens existentiel : derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. Quaerere Deum : comme ils étaient chrétiens, il ne s’agissait pas d’une aventure dans un désert sans chemin, d’une recherche dans l’obscurité absolue. Dieu lui-même a placé des bornes milliaires, mieux, il a aplani la voie, et leur tâche consistait à la trouver et à la suivre. Cette voie était sa Parole qui, dans les livres des Saintes Écritures, était offerte aux hommes. La recherche de Dieu requiert donc, intrinsèquement, une culture de la parole, ou, comme le disait Dom Jean Leclercq : eschatologie et grammaire sont dans le monachisme occidental indissociables l’une de l’autre (cf. L’Amour des lettres et le désir de Dieu, p.14). Le désir de Dieu comprend l’amour des lettres, l’amour de la parole, son exploration dans toutes ses dimensions. Puisque dans la parole biblique Dieu est en chemin vers nous et nous vers Lui, ils devaient apprendre à pénétrer le secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages. Ainsi, en raison même de la recherche de Dieu, les sciences profanes, qui nous indiquent les chemins vers la langue, devenaient importantes. La bibliothèque faisait, à ce titre, partie intégrante du monastère tout comme l’école. Ces deux lieux ouvraient concrètement un chemin vers la parole. Saint Benoît appelle le monastère une dominici servitii schola, une école du service du Seigneur. L’école et la bibliothèque assuraient la formation de la raison et l’eruditio, sur la base de laquelle l’homme apprend à percevoir, au milieu des paroles, la Parole.

(…)

Le schéma fondamental de l’annonce chrétienne ad extra – aux hommes qui, par leurs questionnements, sont en recherche – se dessine dans le discours de saint Paul à l’Aréopage. N’oublions pas qu’à cette époque, l’Aréopage n’était pas une sorte d’académie où les esprits les plus savants se rencontraient pour discuter sur les sujets les plus élevés, mais un tribunal qui était compétent en matière de religion et qui devait s’opposer à l’intrusion de religions étrangères. C’est précisément ce dont on accuse Paul : « On dirait un prêcheur de divinités étrangères » (Ac 17, 18). Ce à quoi Paul réplique : « J’ai trouvé chez vous un autel portant cette inscription : “Au dieu inconnu”. Or, ce que vous vénérez sans le connaître, je viens vous l’annoncer » (cf. 17, 23). Paul n’annonce pas des dieux inconnus. Il annonce Celui que les hommes ignorent et pourtant connaissent : l’Inconnu-Connu. C’est Celui qu’ils cherchent, et dont, au fond, ils ont connaissance et qui est cependant l’Inconnu et l’Inconnaissable. Au plus profond, la pensée et le sentiment humains savent de quelque manière que Dieu doit exister et qu’à l’origine de toutes choses, il doit y avoir non pas l’irrationalité, mais la Raison créatrice, non pas le hasard aveugle, mais la liberté. Toutefois, bien que tous les hommes le sachent d’une certaine façon – comme Paul le souligne dans la Lettre aux Romains (1, 21) – cette connaissance demeure ambiguë : un Dieu seulement pensé et élaboré par l’esprit humain n’est pas le vrai Dieu. Si Lui ne se montre pas, quoi que nous fassions, nous ne parvenons pas pleinement jusqu’à Lui. La nouveauté de l’annonce chrétienne c’est la possibilité de dire maintenant à tous les peuples : Il s’est montré, Lui personnellement. Et à présent, le chemin qui mène à Lui est ouvert. La nouveauté de l’annonce chrétienne réside en un fait : Dieu s’est révélé. Ce n’est pas un fait nu mais un fait qui, lui-même, est Logos – présence de la Raison éternelle dans notre chair. Verbum caro factum est (Jn 1,14) : il en est vraiment ainsi en réalité, à présent, le Logos est là, le Logos est présent au milieu de nous. C’est un fait rationnel. Cependant, l’humilité de la raison sera toujours nécessaire pour pouvoir l’accueillir. Il faut l’humilité de l’homme pour répondre à l’humilité de Dieu.

Sous de nombreux aspects, la situation actuelle est différente de celle que Paul a rencontrée à Athènes, mais, tout en étant différente, elle est aussi, en de nombreux points, très analogue. Nos villes ne sont plus remplies d’autels et d’images représentant de multiples divinités. Pour beaucoup, Dieu est vraiment devenu le grand Inconnu. Malgré tout, comme jadis où derrière les nombreuses représentations des dieux était cachée et présente la question du Dieu inconnu, de même, aujourd’hui, l’actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le concerne. Quaerere Deumchercher Dieu et se laisser trouver par Lui : cela n’est pas moins nécessaire aujourd’hui que par le passé. Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable. »

Benoît XVI le 12 septembre 2008, extrait du discours au monde de la culture au Collège des Bernardins, édifice cistercien du XIIIe siècle