Le cardinal Mazarin, abbé commendataire de trois abbayes messines, dont Saint-Vincent

Extrait de « Le Cardinal Jules Mazarin, évêque élu de Metz », par Henri Tribout, chez Georges Saffroy, éditeur, Paris, 1936 :

« L’un des premiers actes de Louis XIV, en arrivant au pouvoir, fut de donner, nous l’avons vu, à Mazarin des lettres patentes pour l’abbaye de Saint-Arnould. Le cardinal jouissait en plus, en qualité d’abbé de ce monastère, d’une prérogative enviable ; il était conseiller-né du Parlement de Metz (*), où il ne fut jamais reçu pour diverses raisons et principalement parce qu’il ne séjourna dans cette ville qu’à de très rares intervalles. Nous ne parlerons pas pour le moment des autres abbayes qu’il possédait déjà ; nous ne nous arrêterons qu’aux monastères lorrains, dont il était le dévoué supérieur. Mazarin, ambitieux et prodigue à la fois, dépensait sans compter ; aussi fallait-il des revenus considérables. Or comme à cette époque les abbayes rapportaient des sommes qui étaient loin d’être négligeables, le cardinal chercha à posséder le plus de monastères possibles et non content des revenus de Saint-Avold et de Saint-Arnould, il désira y ajouter ceux de Saint-Clément, dont le possesseur démissionaire n’était autre que Henri de Bourbon-Verneuil (**). Mazarin demanda donc au jeune roi qui ne lui refusait rien, d’intercéder en sa faveur auprès des religieux et Louis XIV fit dépêcher le lettre suivante :

« A nos chers et bien amez les Religieux, Prieur et Convent de l’abbaye Saint-Clément de Metz.

Chers et bien amez. Notre oncle naturel l’Evesque de Metz aiant résigné l’abbaye Saint-Clément dont il estoit pourveu en faveur de notre cousin le cardinal Mazarini, en quoy il a besoing de votre eslection et postulation. Nous vous faisons cette lettre pour vous dire que vous ne pourez faire un plus digne choix que nostre cousin pour posseder ladite abbaye tant pour son éminente dignité dans l’église que pour ses autres qualités ; vous ferez encore chose qui nous sera très agréable et de laquelle nous vous scaurons beaucoup de gré ; nous remettant au surplus a ce que vous dira le sieur abbé de Coursan… (***) Donné à Pontoise le XVI aoust 1652. Louis (et plus bas) Le Tellier (****). »

Sur le même document on trouve cette suscription : « Item à ceux de Saint-Vincent », ce qui prouve qu’au mois d’août de la même année, Mazarin ajoutait à ses titres déjà nombreux, celui d’abbé de Saint-Vincent. Pour que son ministre ait plus de chances d’être élu, Louis XIV s’empressa de faire décharger les religieux de ces deux monastères, des contributions et des impôts qui pesaient sur eux et il leur promit à l’avenir de ne plus les taxer. En 1655 il augmenta ces privilèges et les étendit à toute la congrégation de Saint-Vanne. La Gallia Christiana nous apprend que Mazarin prit possession de son siège abbatial de Saint-Clément le 13 septembre 1652 et nous savons d’autre part que sa joie fut si grande qu’il écrivit de Bouillon, le 2 octobre, aux Prieur et Religieux une lettre de remerciement ainsi libellée : « Mes Révérends Pères. J’ai su par M. l’abbé de Coursant avec quelle facilité vous vous êtes portés à tout ce qu’il a désiré de vous pour l’expédition de Saint-Clément en mon nom. Je vous remercie de tout coeur de l’affection que vous m’avez témoigné en cette rencontre, vous assurant que je ne perdrai aucune occasion de vous donner des marques de la mienne et de vous confirmer par les effets que je suis, mes Révérends Pères, votre bien affectionné, le cardinal Mazarin. » Il adressa aussi des remerciements le même jour au maréchal de Schomberg, gouverneur de Metz, pour ses démarches auprès du chapitre. Disons de suite que les trois abbayes messines lui rapportaient 10.800 livres de rentes, ce qui correspond aujourd’hui [1936] environ à la somme de 130.000 francs. Naturellement il y a lieu de déduire les taxes dues en cour de Rome.

Le 13 août 1652, Louis XIV avait également fait envoyer aux « Religieux, Prieur et Convent de l’abbaye de Saint-Vincent de Metz », une autre lettre, presque identique dans la forme à la précédente, mais qui diffère cependant sur plusieurs points ; elle mérite d’être transcrite en son entier, car elle est fort curieuse :

« De par le Roy. Chers et bien amez. Notre oncle naturel l’Evesque de Metz aient résigné son évêché en faveur de notre cousin, le cardinal Mazarin, en quoy il a besoing de votre eslection et postulation. Comme nous l’avons jugé très capable de restablir ledit évesché en sa splendeur tant au spirituel qu’au temporel, nous vous asseurons que vous ne sçauriez faire un plus digne choix que la personne de notre dit cousin pour remplir le siège dudit Evesché pour son éminente dignité dans l’Eglise et les aultres titres qu’il possède. C’est pour quoy nous vous escrivons celle cy pour vous dire que vous ferez chose qui nous sera très agréable d’élire notre dit cousin et faire instance en cour de Rome pour l’expédition de ses Bulles. Le sieur abbé de Coursan qui vous rendra la présente vous fera plus particulièrement entendre notre intention sur ce sujet, auquel nous remettons. Donné à Pontoise le XIIIe jour d’aoust 1652. Louis (et plus bas) Le Tellier. » (*****)

On apprend dans la suite de cet ouvrage qu’à la mort de Mazarin en 1661, « l’abbaye de Saint-Clément passa dans les mains de Clermont d’Amboise, comte de Renel, et celle de Saint-Vincent dans les mains de Claude Baudeau de Parabet. »

(*) « Les conseillers-nés de la cour avaient droit de séance et de voix délibérative aux audiences publiques. Récompense due aux successeurs des abbés de Gorze et de Saint-Arnould, qui avaient cédé à la France leurs droits de souveraineté. »

(**) Henri de Boubon-Verneuil, évêque de Metz jusqu’en 1652, était le fils naturel de Henri IV et de Henriette de Balzac d’Entragues ; il était donc un oncle naturel de Louis XIV.

(***) « Claude de Bruillard de Coursant, abbé de Saint-Symphorien, princier, le 14 novembre 1646 et vicaire génétal de l’évêché de Metz, en 1652. »

(****) « Le Tellier (Michel), chevalier, chancelier de France » (1603-1685).

(*****) « La lettre du roi au prieur de Saint-Vincent peut paraître bizarre, mais les Bénédictins nous disent dans l’Histoire de Metz que « jusqu’aux commendes c’étoient, comme on le fait, les abbés réguliers de Saint-Vincent, qui offiçoient et présidoient à la Cathédrale en l’absence de l’évêque. »

Publicités