Notre monde n’entend plus Dieu…

« 74 – Notre monde n’entend plus Dieu car il parle continuellement, à un rythme et à un débit foudroyants, pour ne rien dire. La civilisation moderne ne sait pas se taire. Elle soliloque encore et toujours. La société postmoderne refuse le passé et regarde le présent comme un vil objet de consommation : elle envisage l’avenir à travers les rayons d’un progrès presque obsessionnel. Son rêve, devenu une triste réalité, aura consisté à enfermer le silence dans un cachot humide et obscur. Il y a désormais une dictature de la parole, une dictature de l’emphase verbale. Dans ce théâtre d’ombres, il ne reste qu’une blessure purulente de mots mécaniques, sans relief, sans vérité et sans fondement. Bien souvent, la vérité n’est plus qu’une pure et fallacieuse création médiatique corroborée par des images et des témoignages fabriqués.

Dès lors, la parole s’efface, inaccessible et inaudible. La postmodernité est une offense et une agression permanentes contre le silence divin. Du matin au soir, du soir au matin, la silence n’a plus aucun droit : le bruit veut empêcher Dieu lui-même de parler. Dans cet enfer du bruit, l’homme se désagrège et se perd ; il est morcelé en autant d’inquiétudes, de fantasmes et de peurs. Pour sortir de ces tunnels dépressifs, il attend désespérément le bruit afin que ce dernier lui apporte quelques consolations. Le bruit est un anxiolytique trompeur, addictif et mensonger. Le drame de notre monde ne se comprend jamais mieux que dans la fureur d’un bruit vide de sens qui hait obstinément le silence. Cette époque déteste ce à quoi nous porte le silence : la rencontre, l’émerveillement et l’agenouillement devant Dieu. »

Cardinal Robert Sarah

La force du silence

Editions Fayard, 2016

 

Publicités

La route de l’Europe chrétienne

Conférence de Claudia et Robert Mestelan donnée le 20 mai 2017 pour l’association Terre et Famille

 

Association La route de l’Europe chrétienne

Heureuse fête de l’Assomption !

Et merci, Marie, pour toutes les merveilles que vous avez inspirées !

Puissent-elles encore inspirer les hommes d’aujourd’hui,

et ouvrir les yeux de ceux qui persécutent nos frères d’Orient !

Hortus

 

Un grand merci à Gislebert et Danièle !

 

 

 

La modernité vit sur le passé comme un parasite, par Rémi Brague

Comment fonctionne le principe de modernité ?

La modernité vit sur le passé comme un parasite, comme l’ont montré Chesterton et Péguy avant moi. Elle dépense toute une énergie accumulée, une énergie médiévale, sans jamais produire de sens. Le Moyen-Âge a réussi à convertir l’héritage antique en mouvement, en création… Pensez à la révolution  technique agricole dont il a été à l’origine. Elle a permis à l’espace européen de nourrir davantage de gens, de croître. Cette énergie a poussé le monde médiéval à s’ouvrir, à s’intéresser aux autres cultures, à les découvrir, à développer une distance critique. Cette curiosité est une particularité de l’Europe moyenâgeuse. Les croisades y ont aussi été intellectuelles… Tout cela nous a été transmis et nous en vivons. Continuons-nous à alimenter le réservoir ? Je crains que non. Aujourd’hui, l’Européen moyen est persuadé d’être de facto le plus beau, le plus fort et le plus gentil. Peu lui importe ce que les autres cultures ont à lui dire, elles lui semblent inférieures.

(…)

Le christianisme a-t-il encore un rôle à jouer ? Peut-on concevoir qu’il se soit agi de l’échafaudage de notre civilisation et que, cette civilisation advenue, il ne soit plus utile ?

C’est souvent la thèse défendue par les « athées fidèles », ceux qui ne rendent pas le christianisme responsable de tous les maux. Il est vrai que son rôle a été positif. Je leur ferai remarquer que la civilisation chrétienne a été construite par des gens qui n’étaient pas intéressés par le christianisme mais par le Christ. Au VIe siècle, saint Grégoire le Grand, par exemple, était persuadé que la fin du monde était proche. Il n’a pas agi uniquement en vue du christianisme. Par ailleurs, qu’est-ce qui prouve que le monde forgé par le christianisme pourrait continuer à subsister sans lui ? S’il n’existe pas quelque part un principe qui aime toutes les créatures à un même niveau de la même façon, comment justifierez-vous aujourd’hui que l’on donne un bulletin de vote à tout le monde sans distinction ?

Extrait d’un entretien avec Rémi Brague, « Modernité ou modernite », paru dans Politique Magazine no. 130, juin 2014

cropped-img_0533.jpg

Le négationnisme culturel de l’Europe

La gazette en ligne Le Rouge et le Noir a subi récemment une attaque informatique très violente qui a rendu le site indisponible pendant 17 jours. Excellente raison donc de la faire connaître par un article de Louis de Montalte de janvier 2013.

« L’Europe semble aujourd’hui avoir perdu son identité. Il s’agit, pour reprendre le mot de Jean-François Mattéi, d’une « amnésie générale ». En 1935, lors de sa fameuse conférence de Vienne, le philosophe Edmund Husserl dira que ce qui menace l’Europe, c’est sa lassitude : les gens ne croient plus en l’Europe (que dirait-il aujourd’hui !). Il est toutefois surprenant de constater qu’on n’a jamais autant parlé de culture européenne que durant ces dernières années, ce qui montre qu’elle va mal ; c’est un peu comme lorsqu’on parle de médicaments dans une maison de malades… Somme toute, si l’Europe est malade, elle devra se soigner, et pour se faire, il lui faudra regarder derrière elle, car pour avoir une identité, une existence, il faut non seulement savoir où l’on va mais d’où l’on vient. Il est temps pour l’Europe d’admettre qu’elle ne se définie pas uniquement d’après ses altérités mais d’abord d’après ses racines, des racines qui font d’elle une culture à part.

D’où provient ce négationnisme culturel de l’Europe ? Il est probable qu’il faille, pour répondre à cette question, revenir à l’idée de progrès.

Le Siècle des Lumières (obscures) fut considéré comme l’entrée de l’homme dans l’âge adulte, pour reprendre la fameuse définition de Kant ; autrement dit, l’homme était alors suffisamment grand et mûr pour pouvoir sortir de sa minorité et se passer de celui à qui il était jusqu’alors subordonné : Dieu. Un nouveau dogme vint se substituer à la religion chrétienne : la croyance dans le progrès. Cette nouvelle religion survécut à tous les régimes politiques et à tous les courants de pensée jusqu’au milieu du XXe siècle ; mais après les guerres mondiales, les totalitarismes et les deux bombes atomiques, on prit conscience que le progrès n’était peut-être finalement pas continu, comme on se plaisait à le penser. C’est alors que l’Europe a cessé de croire en lui (du moins au progrès moral et culturel, ce qui eut pour conséquence le glissement vers la croyance dans le progrès de la technologie et de la science). Seulement, elle ne s’est pas contentée de sonder son passé – afin de garder le bon et jeter le mauvais – elle l’a totalement abandonné.

Ainsi, tous les auteurs depuis la econde guerre mondiale (ou presque) n’ont eut de cesse de remettre en cause la culture de l’Europe, son identité, ses racines et même l’idée qu’elle puisse avoir quelque chose qui lui appartienne en propre. L’Europe est coupable, elle culpabilise et cette mortification perpétuelle transpire dans tous les domaines jusque dans les textes dits fondateurs de l’Europe. Il est en effet inouï de constater que les racines chrétiennes de l’Europe furent supprimées du préambule du traité constitutionnel européen pour cette raison que cela eût remis en cause la laïcité, laïcité qui provient par ailleurs du christianisme (par la fameuse réponse de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »). Plus affligeant encore, le même préambule a cru bon de supprimer la référence aux racines grecques de l’Europe sous prétexte que la Grèce fut, dans l’Antiquité, un pays esclavagiste. Les rédacteurs semblent oublier ici qu’à cette époque, la quasi-totalité des civilisations étaient esclavagistes et que la Grèce fut la première à s’interroger sur le sort des esclaves (Platon, Aristote et tous les stoïciens pour ne citer qu’eux). L’ironie de l’histoire est que c’est à la Grèce que nous devons, entre autres, cette démocratie à laquelle l’Europe tient tant (bien qu’elle soit différente de la démocratie grecque). Quant à ce que nous devons au christianisme, nous pouvons évoquer la liberté ontologique, la défense du plus faible (l’ « anti-impérialisme », pour reprendre le mot de Philippe Nemo), toute une partie du droit (un Corpus juris canonici fut, sous Grégoire VII, construit en parallèle au Corpus juris civilis de Justinien), la laïcité, la morale, les droits de l’homme (les vrais) ou encore l’égalité de tous les hommes en tant qu’ils sont hommes (cf. saint Paul, Epître aux Corinthiens), pour ne citer que quelques exemples.

Essayons pour finir de définir brièvement ce qui fait la particularité de l’Europe, ce qui lui permit d’exceller en philosophie, en politique, en droit et enfin dans tous les arts : la littérature, le théâtre, l’architecture, la musique, la peinture, etc. Il semble que l’excellence de l’Europe soit due à une cause majeure : la recherche de la transcendance, une transcendance qui non seulement dépasse l’homme mais le guide dans tous les domaines. « L’homme n’est jamais à hauteur d’homme », dira Levinas. Autrement dit, l’Europe a toujours pensé l’homme dans son exigence de dépassement et l’a toujours considéré comme un être guidé par une autre chose supérieure que l’on ne peut atteindre mais qu’on doit regarder pour avancer. A partir de là, deux caractéristiques peuvent définir la pensée européenne. Premièrement, l’approche théorique du monde. En effet, si le réel donne à voir des singularités, celles-ci ne peuvent être comprises que dans leur universalité. Dans son Essai sur l’origine des langues, Rousseau formule remarquablement cette idée : « Si vous voulez connaître les hommes, il faut regarder autour de vous. Si vous voulez connaître l’Homme, il faut porter votre regard au loin. » Aucune autre civilisation n’a eu ce regard occidental, ce regard théorique qui conduit à l’universalité ; et c’est encore à Platon que nous devons cela (celui-ci ne visait pas la justice mais l’idée de justice). Deuxièmement, le regard critique sur soi, c’est-à-dire la capacité de s’observer et de s’auto-juger, cette recherche intérieure qui trouve son origine dans le « connais-toi toi-même » de Socrate et qui conduit alors à la connaissance des réalités supérieures.

Terminons en rappelant que l’Europe n’a pas inventé l’universel, elle l’a découvert. Tout comme la vérité, le réel ne s’invente pas, il se reçoit. Là, c’est le « je ne sais qu’une chose, que je ne sais rien » de Socrate qui toujours permit à la pensée européenne de porter le regard loin. Car en définitive, c’est cela qui fait la grandeur et la vraie force de l’Europe : porter le regard toujours plus loin. »

Le catholicisme vu par… Jean Clair

Extrait d’un article paru dans Le Figaro du 4 novembre 2013, Jean Clair, le réactionnaire assumé :

« (…) Bien qu’il se dise mécréant, il mène dans cet ouvrage [Les Derniers Jours, Gallimard]  une réflexion très riche sur le christianisme. Il parle des Vierges à l’Enfant, du rite de la messe, du Piss Christ (une photographie de l’artiste Andres Serrano représentant un crucifix plongé dans un verre d’urine) qui le mit hors de lui, de Satan même. «Oui, Satan… ce qui m’étonne c’est que le monde actuel ne croit pas au Mal», dit-il. «Élève dans la religion catholique, je ne suis plus pratiquant pour diverses raisons, mais je suis de plus en plus frappé par la puissance et la beauté d’un art forgé par le christianisme.» Il insiste: «C’est la seule forme d’art au monde – on va m’étriper de dire cela mais tant pis – qui témoigne d’une telle tendresse, d’une telle spiritualité et d’une telle humanité.»

Selon lui, le catholicisme, religion de l’incarnation et du salut, ne méprise pas le monde, contrairement à d’autres spiritualités : «Il a entraîné une observation sans égal de l’homme et de la nature créés par Dieu, et permis le développement des sciences naturelles.» On lui objecte les réticences de l’Église envers les PMA et GPA. Son ton se durcit: «La science, ce n’est pas l’autorisation de faire n’importe quoi, comme ces horreurs post-hitlériennes, l’eugénisme et l’euthanasie, qui sont en train de se mettre en place.» Au fil de son livre, il cite Dostoïevski écrivant que «l’homme ne peut conserver forme humaine qu’aussi longtemps qu’il croit en Dieu». Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’humanisme sans Dieu ? Il opine, songeur.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Jean Clair n’est pas désespéré. Il remarque chez les moins de 30 ans une inquiétude, un sérieux, une volonté de comprendre qui n’existaient pas chez leurs aînés. Certes, ces jeunes gens manquent de maîtres pour les guider dans leur réflexion : «Mais si la question est là, la réponse viendra.» (…) »

Ces églises qu’on oublie d’aimer, par Andreï Makine

« L’énigme de ce léger relief en creux qui trace une courbe sur les vieilles dalles. Et pas un Français en vue qui pourrait me renseigner. L’église est petite, parfaitement déserte. La torpeur d’un après-midi d’août au milieu des étendues ensoleillées aux environs de Luçon et, soudain, ce répit. Derrière la porte basse, un intérieur sombre, un autel modeste, le sentiment d’une présence désarmée que m’inspirent toujours ces églises humbles, à l’écart des itinéraires fréquentés. L’ombre, la fraîcheur, de larges dalles dont la patine dorée est recouverte d’une multitude de stries. Et là, cette courbe, on dirait un sentier délicatement creusé dans la pierre. Un rayon qui perce à travers un vitrail noirci souligne ce dénivellement. Il m’est déjà arrivé de remarquer ces dalles déformées dans certaines églises sans jamais en deviner la raison. Je m’accroupis, touche le grain de la pierre usée…

Et tout à coup, je comprends que cette courbe légèrement enfoncée dans les dalles marque, « tout bonnement », la direction que suivaient les fidèles : de l’entrée, ils allaient vers la grande vasque, à présent sèche, du bénitier. La trace de leurs pas, depuis des siècles. La pierre sous mes doigts me paraît vivante, Mon émotion n’a rien de religieux. Je suis né et j’ai grandi dans un pays qui exaltait le rejet des croyances et le mépris tout particulier pour le catholicisme. Non, ce que je ressens est bien plus irréfléchi. Une intense communion, à travers les âges, avec les êtres dont la vie m’est proche grâce à cet unique instant : un jour lointain, ils poussèrent la porte, marquèrent leurs pas sur le dallage… Deuils, joies, naissances, guerres, famines, exils et retours, peines et espérance, ces vies françaises que depuis mon enfance je cherche à comprendre. »

Andreï Makine, Cette France qu’on oublie d’aimer, Flammarion Café Voltaire, 2006

En 4ème de couverture : « Je n’écrirais pas ce livre si je ne croyais pas profondément à la vitalité de la France, à son avenir, à la capacité des Français de dire « assez ! » « 

IMG_1164