Art et religion par le Père Jules Monchanin

IMG_1262_2 copie« Tout art est religieux qui est spirituel. Un désir équivalent à une prière sourd, à l’insu parfois de son auteur, d’une oeuvre qui témoigne au-delà d’elle-même.

L’art d’une religion explicite ce témoignage par les symboles de son mystère.

Le salut du monde par l’Homme-Dieu a trouvé ses symboles dans ce qu’il y a de plus émouvant et de plus universel dans l’homme : le cycle de la vie, naissance, enfance, travaux et peines, maternité, mort apaisée ; le cycle de la création à travers le récit de merveilles de la Bible ; le cycle de la Rédemption, mort et résurrection de Dieu…

L’art chrétien est né et a vécu d’un échange toujours renouvelé entre le christianisme et l’Occident. Il ne sera oecuménique que lorsque toutes les autres civilisations auront elles aussi reçu le mystère du Christ et transformé leurs expériences en ses symboles. »

Père Jules Monchanin, De l’esthétique à la mystique, éditions Casterman, 1955

Marc Fumaroli : ce n’est pas d’art contemporain dont l’Eglise a besoin

« (…) La liturgie catholique et l’intériorité chrétienne, que voulaient réformer et purifier les apôtres de L’Art sacré, pour ne rien dire de l’élémentaire liberté d’esprit individuelle et civique, ni de la simple capacité de comprendre et de goûter les chefs d’œuvre des arts anciens, sont chloroformées par une nébuleuse d’ignorance bavarde qui occupe, prévient, obstrue et occupe la vue, l’ouïe et le jugement du plus grand nombre avec une efficacité inégalée.

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Une telle plaie d’Egypte abattue sur les âmes et les corps qui la subissent sans réagir demande, pour être combattue, une vaillance critique s’inspirant du Christ chassant les marchands du Temple. (…) Les rédacteurs de L’Art sacré n’étaient pas encore acculés à un tel défi ; ils trouvèrent des alliés attentifs dans le monde des arts de leur temps. Imiter leur démarche aujourd’hui serait une folle imprudence, tant l’art dit « contemporain », tautologie de la société de consommation contemporaine, est ivre de son propre vide comme cette société est ivre elle-même de sa propre platitude.

Ce n’est pas de cet art dont l’Eglise a besoin pour se montrer le recours impavide et sûr contre la nuée énorme de sauterelles qui dévore le feuillage intérieur des hommes comme elle dévore le feuillage de la terre qu’ils habitent. Le temple où se répète chaque jour le sacrifice rédempteur du Christ a besoin de renouer avec sa propre bibliothèque théologique, avec sa propre mémoire liturgique, avec le sens intransigeant de la grandeur et de l’amour de Dieu. Il ne doit pas craindre de se dresser à rebours de la tendance générale à l’enfer climatisé, afin de redevenir l’aimant qui attire à lui tous ceux et toutes celles qui aspirent à s’éveiller vraiment du puissant sommeil chloroformé, inventé par l’homme moderne pour éteindre en lui l’étincelle de vie éternelle. Le grand art de l’Eglise, elle ne l’emprunte pas au monde, ce sont ses propres sacrements, c’est le savoir et le goût qu’ils lui inspirent, pierres angulaires de toute vraie beauté. »

Extrait de « L’art sacré et la liturgie », par Marc Fumaroli, de l’Académie française, dans Arts sacrés no. 1, septembre-octobre 2009

L’art par le Père Jules Monchanin

« L’art a une triple fonction : Transfiguration du donné, – Expression de soi-même, – Communion entre les hommes.

1. Métamorphose de la matière : transfigurée par sa forme, par son insertion dans l’ensemble et en elle-même (son poil, son grain). Dans l’art chinois, la matière importe autant que la forme, dans l’art grec, la forme prédomine.

2. Rôle de la technique. Pas d’art sans technique. Si l’expression d’une émotion ne se traduit par une technique, il n’y a que velléité d’art, et non réalisation. L’essentiel dans l’art c’est l’émotion (même les artistes les plus abstraits comme Picasso disent ceci), et non pas sentimentalité, mais émotion secrète et profonde qui ramasse certains instants privilégiés toute la vie. Instants d’éternité rendus par Bach, Mozart, Rembrandt, Cézanne, Racine, Proust.

3. Communion dans le silence, non extérieure comme la communion sociale, mais intérieure et qui a comme commune mesure l’admiration. Obtenue par surcroît quand on ne la cherche pas : c’est dans la mesure où l’artiste aura exprimé son émotion la plus intime que se réalisera une communion, tandis que l’art qui se propose comme communion (art édifiant ou prolétarien) la manque généralement, faute de personnalité.

Par l’art, l’homme exhausse et la matière, et la société, et soi-même.

Par l’action et par l’art, on peut sentir ce qu’est une valeur. Ni subjective, ni objective, elle est création qui dépasse, attire et transforme d’abord son propre créateur. »

Père Jules Monchanin, « De l’esthétique à la mystique »; éditions Casterman, 1955