Un simple et humble travailleur dans la vigne du Seigneur

Rarement sans doute avant Benoît XVI, un pape n’avait évoqué aussi souvent la vigne dans ses homélies, tel lors de sa première apparition publique le 19 avril 2005 : « Après le grand pape Jean-Paul II, Messieurs les Cardinaux m’ont élu moi, un simple et humble travailleur dans la vigne du Seigneur. »

La basilique dédiée à saint Vincent, patron des vignerons, ne pouvait que lui rendre hommage, car en plus elle sait très bien, la basilique, que l’homme à la fois sensible et visionnaire qu’il est ne l’aurait jamais fait désacraliser…

31 décembre 2008, Premières vêpres de la solennité de la Très Sainte Mère de Dieu dans la basilique Saint-Pierre : « Ce soir, c’est en particulier aux jeunes que je voudrais réserver mon attention. Chers jeunes, responsables de l’avenir de notre ville, n’ayez pas peur du devoir apostolique que le Seigneur vous confie, n’hésitez pas à choisir un style de vie qui ne suit pas la mentalité hédoniste actuelle. L’Esprit Saint vous assure la force nécessaire pour témoigner de la joie de la foi et de la beauté d’être chrétiens. Les nécessités croissantes de l’évangélisation exigent de nombreux ouvriers dans la vigne du Seigneur : n’hésitez pas à lui répondre aussitôt s’Il vous appelle. La société a besoin de citoyens qui ne se préoccupent pas seulement de leurs propres intérêts car, comme je l’ai rappelé le jour de Noël : « si chacun pense uniquement à ses propres intérêts, le monde ne peut qu’aller à sa ruine ».

29 juin 2011, pour la Saint-Pierre et Saint-Paul, et 60e anniversaire de son ordination sacerdotale :  » Jésus continue : portez du fruit, un fruit qui demeure ! Quel fruit attend-Il de nous ? (…) Pour que le bon raisin puisse mûrir, il faut non seulement du soleil mais encore de la pluie, le jour et la nuit. Pour que parvienne à maturité un vin de qualité, il faut le foulage, le temps nécessaire à la fermentation, le soin attentif qui sert au processus de la maturation. Le vin fin est caractérisé non seulement par sa douceur, mais aussi par la richesse de ses nuances, l’arôme varié qui s’est développé au cours du processus de maturation et de fermentation. N’est-ce pas déjà une image de la vie humaine, et selon un mode spécial, de notre vie de prêtre ? Nous avons besoin du soleil et de la pluie, de la sérénité et de la difficulté, des phases de purification et d’épreuve, comme aussi des temps de cheminement joyeux avec l’Évangile. (…) Le vin est l’image de l’amour : celui-ci est le vrai fruit qui demeure, celui que Dieu veut de nous. (…) « 

22 septembre 2011, messe au stade olympique de Berlin devant 70.000 fidèles : « (…) En pensant à ces Bienheureux et à toute la foule des Saints et Bienheureux, nous pouvons comprendre ce que signifie vivre comme des sarments de la vraie vigne qu’est le Christ, et porter beaucoup de fruit. L’Évangile d’aujourd’hui nous a rappelé l’image de cette plante qui est rampante de façon luxuriante dans l’orient et symbole de force vitale, une métaphore pour la beauté et le dynamisme de la communion de Jésus avec ses disciples et amis.

Dans la parabole de la vigne, Jésus ne dit pas : « Vous êtes la vigne », mais : « Je suis la vigne ; vous, les sarments » (Jn 15, 5). Ce qui signifie : « De même que les sarments sont liés à la vigne, ainsi vous m’appartenez ! Mais, en m’appartenant, vous appartenez aussi les uns aux autres ». Et cette appartenance l’un à l’autre et à Lui n’est pas une quelconque relation idéale, imaginaire, symbolique, mais – je voudrais presque dire – une appartenance à Jésus Christ dans un sens biologique, pleinement vital. C’est l’Église, cette communauté de vie avec Lui et de l’un pour l’autre, qui est fondée dans le Baptême et approfondie toujours davantage dans l’Eucharistie. «Je suis la vraie vigne», signifie cependant en réalité : « Je suis vous et vous êtes moi », une identification inouïe du Seigneur avec nous, son Église. (…) »

Merci pour tout, très Saint Père, et continuez à nous abreuver de vos si beaux textes qui nous sauvent de la médiocrité ambiante !

Illustration : Christian Adams pour le Catholic Herald

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Benoît XVI aux Bernardins : monachisme occidental et fondement de la culture

« (…) J’aimerais vous parler ce soir des origines de la théologie occidentale et des racines de la culture européenne. J’ai mentionné en ouverture que le lieu où nous nous trouvons était emblématique. Il est lié à la culture monastique. De jeunes moines ont ici vécu pour s’initier profondément à leur vocation et pour bien vivre leur mission. Ce lieu évoque-t-il pour nous encore quelque chose ou n’y rencontrons-nous qu’un monde désormais révolu ? Pour pouvoir répondre, nous devons réfléchir un instant sur la nature même du monachisme occidental. De quoi s’agissait-il alors ? En considérant les fruits historiques du monachisme, nous pouvons dire qu’au cours de la grande fracture culturelle, provoquée par la migration des peuples et par la formation des nouveaux ordres étatiques, les monastères furent des espaces où survécurent les trésors de l’antique culture et où, en puisant à ces derniers, se forma petit à petit une culture nouvelle. Comment cela s’est-il passé ? Quelle était la motivation des personnes qui se réunissaient en ces lieux ? Quelles étaient leurs désirs ? Comment ont-elles vécu ?


Avant toute chose, il faut reconnaître avec beaucoup de réalisme que
leur volonté n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu, quaerere Deum. Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. Ils étaient à la recherche de Dieu. Des choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, à ce qui, seul, est vraiment important et sûr. On dit que leur être était tendu vers l’« eschatologie ». Mais cela ne doit pas être compris au sens chronologique du terme – comme s’ils vivaient les yeux tournés vers la fin du monde ou vers leur propre mort – mais au sens existentiel : derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. Quaerere Deum : comme ils étaient chrétiens, il ne s’agissait pas d’une aventure dans un désert sans chemin, d’une recherche dans l’obscurité absolue. Dieu lui-même a placé des bornes milliaires, mieux, il a aplani la voie, et leur tâche consistait à la trouver et à la suivre. Cette voie était sa Parole qui, dans les livres des Saintes Écritures, était offerte aux hommes. La recherche de Dieu requiert donc, intrinsèquement, une culture de la parole, ou, comme le disait Dom Jean Leclercq : eschatologie et grammaire sont dans le monachisme occidental indissociables l’une de l’autre (cf. L’Amour des lettres et le désir de Dieu, p.14). Le désir de Dieu comprend l’amour des lettres, l’amour de la parole, son exploration dans toutes ses dimensions. Puisque dans la parole biblique Dieu est en chemin vers nous et nous vers Lui, ils devaient apprendre à pénétrer le secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages. Ainsi, en raison même de la recherche de Dieu, les sciences profanes, qui nous indiquent les chemins vers la langue, devenaient importantes. La bibliothèque faisait, à ce titre, partie intégrante du monastère tout comme l’école. Ces deux lieux ouvraient concrètement un chemin vers la parole. Saint Benoît appelle le monastère une dominici servitii schola, une école du service du Seigneur. L’école et la bibliothèque assuraient la formation de la raison et l’eruditio, sur la base de laquelle l’homme apprend à percevoir, au milieu des paroles, la Parole.

(…)

Le schéma fondamental de l’annonce chrétienne ad extra – aux hommes qui, par leurs questionnements, sont en recherche – se dessine dans le discours de saint Paul à l’Aréopage. N’oublions pas qu’à cette époque, l’Aréopage n’était pas une sorte d’académie où les esprits les plus savants se rencontraient pour discuter sur les sujets les plus élevés, mais un tribunal qui était compétent en matière de religion et qui devait s’opposer à l’intrusion de religions étrangères. C’est précisément ce dont on accuse Paul : « On dirait un prêcheur de divinités étrangères » (Ac 17, 18). Ce à quoi Paul réplique : « J’ai trouvé chez vous un autel portant cette inscription : “Au dieu inconnu”. Or, ce que vous vénérez sans le connaître, je viens vous l’annoncer » (cf. 17, 23). Paul n’annonce pas des dieux inconnus. Il annonce Celui que les hommes ignorent et pourtant connaissent : l’Inconnu-Connu. C’est Celui qu’ils cherchent, et dont, au fond, ils ont connaissance et qui est cependant l’Inconnu et l’Inconnaissable. Au plus profond, la pensée et le sentiment humains savent de quelque manière que Dieu doit exister et qu’à l’origine de toutes choses, il doit y avoir non pas l’irrationalité, mais la Raison créatrice, non pas le hasard aveugle, mais la liberté. Toutefois, bien que tous les hommes le sachent d’une certaine façon – comme Paul le souligne dans la Lettre aux Romains (1, 21) – cette connaissance demeure ambiguë : un Dieu seulement pensé et élaboré par l’esprit humain n’est pas le vrai Dieu. Si Lui ne se montre pas, quoi que nous fassions, nous ne parvenons pas pleinement jusqu’à Lui. La nouveauté de l’annonce chrétienne c’est la possibilité de dire maintenant à tous les peuples : Il s’est montré, Lui personnellement. Et à présent, le chemin qui mène à Lui est ouvert. La nouveauté de l’annonce chrétienne réside en un fait : Dieu s’est révélé. Ce n’est pas un fait nu mais un fait qui, lui-même, est Logos – présence de la Raison éternelle dans notre chair. Verbum caro factum est (Jn 1,14) : il en est vraiment ainsi en réalité, à présent, le Logos est là, le Logos est présent au milieu de nous. C’est un fait rationnel. Cependant, l’humilité de la raison sera toujours nécessaire pour pouvoir l’accueillir. Il faut l’humilité de l’homme pour répondre à l’humilité de Dieu.

Sous de nombreux aspects, la situation actuelle est différente de celle que Paul a rencontrée à Athènes, mais, tout en étant différente, elle est aussi, en de nombreux points, très analogue. Nos villes ne sont plus remplies d’autels et d’images représentant de multiples divinités. Pour beaucoup, Dieu est vraiment devenu le grand Inconnu. Malgré tout, comme jadis où derrière les nombreuses représentations des dieux était cachée et présente la question du Dieu inconnu, de même, aujourd’hui, l’actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le concerne. Quaerere Deumchercher Dieu et se laisser trouver par Lui : cela n’est pas moins nécessaire aujourd’hui que par le passé. Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable. »

Benoît XVI le 12 septembre 2008, extrait du discours au monde de la culture au Collège des Bernardins, édifice cistercien du XIIIe siècle

Belle et heureuse année 2013

« De même, si nous contemplons les beautés que la foi a créées, je dirais qu’elles sont simplement la preuve vivante de la foi. Si je regarde cette belle cathédrale, c’est une annonce vivante ! Elle-même nous parle et en partant de la beauté de la cathédrale, nous parvenons à annoncer visuellement Dieu, le Christ et tous ses mystères : ici, ces derniers ont pris forme et nous regardent. Toutes les grandes œuvres d’art – les cathédrales gothiques et les splendides églises baroques – sont un signe lumineux de Dieu et ainsi véritablement une manifestation, une épiphanie de Dieu.

Dans le christianisme, il s’agit précisément de cette épiphanie : Dieu est devenu une Epiphanie voilée, Il apparaît et resplendit. Nous venons d’écouter le son de l’orgue dans toute sa splendeur et je pense que la grande musique née dans l’Eglise rend la vérité de notre foi audible et perceptible : du chant grégorien à la musique des cathédrales jusqu’à Palestrina et à son époque, jusqu’à Bach et ensuite à Mozart et Bruckner, et ainsi de suite… En écoutant toutes ces œuvres – les Passions de Bach, sa Messe en si bémol et les grandes compositions de la polyphonie religieuse du XVIe siècle, de l’école viennoise, de toute la musique, y compris celles des compositeurs moins connus – nous entendons soudain : c’est vrai ! Là où naissent de telles choses, il y a la Vérité.

Sans une intuition capable de découvrir le vrai centre créatif du monde, cette beauté ne peut pas naître. C’est pourquoi je pense que nous devrions toujours faire en sorte que les deux choses soient ensemble, les porter ensemble. A l’époque actuelle, lorsque nous nous demandons si la foi est raisonnable, nous parlons justement du fait que la raison ne finit pas là où finissent les découvertes expérimentales, elle ne finit pas dans le positivisme ; la théorie de l’évolution voit la vérité, mais elle n’en voit que la moitié : elle ne voit pas que, derrière, se trouve l’Esprit de la création. Nous luttons pour l’élargissement de la raison et donc pour une raison qui soit justement aussi ouverte à la beauté, qui ne la laisse pas de côté comme si c’était quelque chose de totalement différent et déraisonnable.

L’art chrétien est un art rationnel – pensons à l’art gothique ou à la grande musique, ou encore, justement, à notre art baroque – mais il est l’expression artistique d’une raison beaucoup plus large, où cœur et raison se rencontrent. Voilà la clé. Voilà, je pense, d’une certaine manière, la preuve de la vérité du christianisme : cœur et raison se rencontrent, beauté et vérité se touchent. Et plus nous réussissons nous-mêmes à vivre dans la beauté et dans la vérité, plus la foi pourra redevenir créatrice, y compris à notre époque, et s’exprimer sous une forme artistique convaincante. »

Benoît XVI répondant aux questions des prêtres de Bressanone le 6 août 2008

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11 juillet, fête de saint Benoît

L’abbaye Saint-Vincent fut jusqu’à la révolution française une abbaye bénédictine. Ce 11 juillet est donc l’occasion de rappeler qui fut saint Benoît de Nursie (480-547), fondateur de la règle du même nom.

« (…) Ne plus vivre pour soi-même, mais pour le Christ : voilà ce qui donne son plein sens à la vie de celui qui se laisse conquérir par Lui. Le parcours humain et spirituel de Saint- Benoît, qui, abandonné de tous, se mit fidèlement à la suite de Jésus le manifeste clairement. Incarnant l’Évangile par son existence, il est devenu initiateur d’un vaste mouvement de renaissance spirituelle et culturelle en Occident.

Je voudrais ici faire allusion à un évènement extraordinaire de sa vie, que relate son biographe Saint Grégoire le Grand et que vous connaissez certainement. On pourrait presque dire que le saint Patriarche « fut élevé en haut » dans une indescriptible expérience mystique. La nuit du 29 octobre 540, – lit-on dans la biographie – alors que, s’étant mis à la fenêtre, « les yeux fixés sur les étoiles il s’intériorisait dans la divine contemplation, le saint sentit que son coeur s’enflammait… Pour lui, le firmament étoilé était comme le rideau brodé qui dévoilait le Saint des Saints. À un certain point, son âme se sentit transportée de l’autre côté du voile, pour contempler dévoilée la face de Celui qui habite dans une lumière inaccessible ». Sans doute, de même que ce qui se produisit pour Paul après son enlèvement au ciel, pour Saint Benoît aussi, à la suite de cette extraordinaire expérience spirituelle, une vie nouvelle dut commencer. Si en effet la vision fut passagère, les effets restèrent, et sa physionomie même – selon les biographes – s’en trouva modifiée, son aspect resta toujours serein et son attitude angélique mais, tout en vivant sur la terre, on comprenait qu’avec le coeur il était déjà au Paradis.

Saint Benoît reçut ce don divin non certes pour satisfaire sa curiosité intellectuelle, mais plutôt pour que le charisme dont Dieu l’avait doté eût la capacité de reproduire dans le monastère la vie même du ciel et d’y rétablir l’harmonie de la création au moyen de la contemplation et du travail. C’est justement pourquoi l’Église le vénère comme « éminent maître de vie monastique » et « docteur en sagesse spirituelle dans l’amour de la prière et du travail » « admirable guide des peuples vers la lumière de l’Évangile » qui « élevé au ciel par une route lumineuse » enseigne aux hommes de tous les temps à chercher Dieu et les richesses éternelles par Lui préparées.

Oui, Benoît fut un exemple lumineux de sainteté et indiqua aux moines le Christ comme unique grand idéal ; il fut maître de civilisation qui, proposant une vision équilibrée et adéquate des exigences divines et des fins ultimes de l’homme, garda aussi toujours bien présentes les nécessités et les raisons du coeur, pour enseigner et susciter une fraternité authentique et constante, afin que dans la complexité des rapports sociaux on ne perde pas de vue une unité d’esprit capable de toujours construire et alimenter la paix. (…)

À son école, les monastères sont devenus, dans le cours des siècles, de fervents centres de dialogue, de rencontre et de fusion bénéfique entre des gens différents, unifiés par la culture évangélique de la paix. Les moines ont su enseigner avec les mots et avec l’exemple l’art de la paix en réalisant de façon concrète les trois « lois » que Benoît désigne comme nécessaires pour conserver l’unité de l’Esprit parmi les hommes : la Croix, qui est la loi même du Christ ; le livre c’est-à-dire la culture ; et la charrue, qui indique le travail, la domination sur la matière et sur le temps. Grâce à l’activité des monastères, articulée autour du triple engagement quotidien de la prière, de l’étude et du travail, des peuples entiers du continent européen ont connu un authentique rachat et un développement moral, spirituel et culturel bénéfique, s’éduquant au sens de la continuité avec le passé, à l’action concrète pour le bien commun, à l’ouverture vers Dieu et la dimension transcendante. Prions pour que l’Europe sache toujours valoriser ce patrimoine de principes et d’idéaux chrétiens qui constitue une immense richesse culturelle et spirituelle. (…) »

Benoît XVI, homélie à l’abbaye de Monte Cassino, 24 mai 2009

Source et texte complet : Benoît et moi