La résistance au monde, par Christian Bobin

Si nous considérons notre vie dans son rapport au monde, il nous faut résister à ce qu’on prétend faire de nous, refuser tout ce qui se présente – rôles, identités, fonctions – et surtout ne jamais rien céder quant à notre solitude et à notre silence. Si nous considérons notre vie dans son rapport à l’éternel, il nous faut lâcher prise et accueillir ce qui vient, sans rien garder en propre. D’un côté tout rejeter, de l’autre consentir à tout : ce double mouvement ne peut être réalisé que dans l’amour où le monde s’éloigne en même temps que l’éternel s’approche, silencieux et solitaire.

Christian Bobin, L’enchantement simple et autres textes, Poésie/Gallimard

 

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Lecture et prière, par Christian Bobin

« Le bruit que font les livres ouverts sur cette table : ils marmonnent. Ils disent quelque chose à voix basse, monocorde. Inlassablement. Ces textes, des poèmes, affectent la vue de la même façon, exactement, que l’audition, lointaine, irréelle, de chants grégoriens, dans la fraîcheur d’une église visitée, affecte l’ouïe. Au travers de ces deux sens, la lecture comme ces chants inventent quelque chose de notre âme. Il y a beaucoup d’affinités, de connivences, entre la lecture et la prière : dans les deux cas, marmonnement. Dans les deux cas, silencieux commerce avec l’Autre. Dans les deux cas, semblable indéfinie et douce promenade en de clairs vergers, ceux-là même évoqués au douzième siècle par Guerric d’Igny : Vous vous promenez à travers autant de jardins que vous lisez de livres. Et puis surtout, cette ferveur, commune aux deux actes obscurs de lire et de prier. J’aime ce mot. C’est un mot de passe, il préside à l’alliage du corps et de l’âme, à leur broderie entrelacée sur l’étoffe d’une seule langue immatérielle, excessivement douce et brûlante, dont les échos parfois se retrouvent dans le parler des oiseaux et dans l’aurore foudroyée des amants.

Sablier des lectures, où ne s’écoule que l’immobile, qui ne mesure que cette heure avancée dans le coeur, la même, toujours, la seule.

Cette étendue d’invisible sur la page blanche et noire : étendue de silence.

Le pur silence : l’élément naturel de l’âme, autant que l’eau pour le nageur d’au-delà de l’horizon. »

Christian Bobin, « Souveraineté du vide », éditions Fata Morgana, 1985

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