Jeanne d’Arc et sa Lorraine natale

« Domremy n’est pas un pays perdu. La grande voie romaine de la Méditerranée au Rhin vers Metz abandonnait la Meuse à Neufchâteau, mais de Neufchâteau, une autre voie romaine remontait la vallée de la Meuse vers Verdun, l’Ardenne et les Flandres, et cette voie passait à Domremy. A Greux même, au nord de Domremy, une voie moins ancienne, mais fréquentée, gagnait Gondrecourt et la vallée de l’Ornain par Vouthon, le pays de la mère de Jeanne. Nous sommes ici, entre Neufchâteau et Greux, à un carrefour de routes. C’est ce carrefour, entre France et Champagne, Lorraine et Bar qui fit la fortune de Neufchâteau où justement se constitua une bourgeoisie fort riche dont les seigneurs recherchèrent l’alliance. Or, le commerce de Neufchâteau était un commerce d’étape beaucoup plus que d’échange. Il n’y eut pas de foires importantes, par contre, il y avait des dépôts de marchandises où les voyageurs s’approvisionnaient et des banques de lombards qui pratiquaient le change des monnaies.

Beaucoup de monde passait par là. Jeanne offrait le gîte aux plus pauvres et nous savons que volontiers, elle leur abandonnait son lit. Nous savons aussi qu’elle allait souvent à Neufchâteau chez les cordeliers et qu’elle s’y confessait. Les nouvelles ne pouvait donc lui manquer en dehors de celles qu’elle recueillait à la maison paternelle. Au Moyen Âge, on voyageait beaucoup. La mère de Jeanne, Isabelle Romée, ira au Puy en Velay, elle était peut-être allée à Rome. Les voyages effrayaient beaucoup moins qu’on pourrait le croire, on voyageait par piété, il y avait partout des pèlerinages et si, au XVe siècle, on allait moins à Saint-Jacques de Compostelle et en Espagne, on allait davantage en Avignon et en Italie ; on voyageait par nécessité : les pauvres, les manouvriers qui ne trouvaient pas à s’employer, parcouraient de longues étapes à la recherche de problématiques situations ; on voyageait surtout pour le commerce, on n’achetait pas par commande, mais directement, d’où la grande vogue des foires d’Allemagne et de Champagne. Nous trouvons des marchands de Neufchâteau à Milan, à Venise, à Crémone ; des Lorrains à Florence, dans les Flandres, en Allemagne. Les foires de Leipzig et de Francfort terminées, celles de Provins, de Troyes et de Bar-sur-Aube s’ouvrent. Il faut être partout. On voyage de compagnie, on accompagne les grands chars attelés de sept chevaux qui ramènent les draps de Flandres ou d’Italie, les vins de Beaune et l’on s’arrête souvent pour faire reposer les hommes et les chevaux, on va lentement, on devise sur les routes, on apprend une infinité de nouvelles vraies ou fausses, car la parole amplifie terriblement, mais peut-être connaît-on mieux qu’aujourd’hui l’état de l’Europe ou tout au moins de l’Occident, chez le menu peuple.

A ces voyageurs, à ces pélerins, s’ajoutent les moines mendiants, et ils sont nombreux qui vont quêter de porte en porte, prêcher dans les églises. Dans les couvents, on reçoit des moines du même ordre qui viennent de très loin, l’internationalisme du clergé régulier aide au transport des nouvelles au delà des frontières. C’est une source où Jeanne a pu puiser, chez les cordeliers de Neufchâteau, chez les augustins, ordre auquel appartenait le curé de Domremy.

Jeanne dit bien qu’elle ne sait ni A, ni B. Elle entend par là qu’elle ne sait ni lire, ni écrire, qu’elle n’a pas appris dans les livres, qu’elle n’est ni théologienne, ni historienne. Ceci n’implique pas qu’elle fût ignorante. L’intelligence merveilleuse dont elle fera preuve au procès dit assez qu’aucune des paroles qu’elle entendait sur la situation du royaume de France ne devait être perdue pour elle.

On se plaignait, on se désolait des exactions des Anglais qui ne considéraient, et depuis longtemps, la France que comme un champ de pillage, on déplorait la guerre de famille entre France et Bourgogne, par quoi la malheur pouvait être et pouvait se prolonger ; on mettait toute la responsabilité sur Bourgogne, parce que le roi, c’est le lieutenant de Dieu, le propriétaire de la France contre qui nul n’a le droit de se rebeller. On ne disait plus : « Si le roi savait », ou on le disait en pensant aux déprédations des La Hire et des Vernancourt, mais on disait : « Si le roi pouvait ». Après tout, c’est cela le patriotisme, la fidélité au maître légitime de la France. A ce moment même, Alain Chartier exprime ce patriotisme français, lorsque, dans son Quadrilogue invectif, il fait dire aux nobles par la France : « Les naturels ennemis cherchent à m’ôter liberté pour me tenir en leur misérable sujétion, et vous m’asservissez à l’usage de vos désordonnances et de vos lâchetés en croyant demeurer délivrés des dangers de mon sort. » Et partout, les résistances populaires s’affirment, les villes – Verdun même – envoient au roi de Bourges leur témoignage de fidélité. Il y a en France des forces latentes pour la résurrection et la reconquête, il manque une énergie pour les cristalliser et les réunir et les porter en avant. Jeanne a été cette énergie, fleur de Lorraine, de la terre ravagée, éclose de par Dieu, pour acheminer vers Reims la marche royale. »

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Extrait de Le mystère de Jeanne d’Arc de Marcel Grosdidier de Matons, Librairie Félix Alcan, 1935

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Le tribunal qui a condamné Jeanne d’Arc

Extrait de Le mystère de Jeanne d’Arc de Marcel Grosdidier de Matons, Librairie Félix Alcan, 1935

« Il importe avant de rapporter l’essentiel [des interrogatoires] de voir la composition du tribunal devant lequel Jeanne d’Arc comparaît. Ce tribunal est l’émanation de l’Université de Paris. Les juges sont nombreux, plus d’une centaine, et encore demandera-t-on, avant de rendre la sentence, l’avis des évêques de la province, l’avis des évêques de la province, l’avis des universitaires restés à Paris, de telle sorte qu’on peut dire que la sentence a été rendue sur le jugement ou l’avis de trois cents personnes au moins, gradés ou docteurs des différentes Facultés. Tous sont des gens instruits, subtils, habitués aux discussions et aux vétilles de la scolastique et de la théologie et ils n’ont à juger qu’une pauvre fille qui ne sait ni A ni B. Tous ne sont pas des canailles, ni même des politiques ; il y a parmi eux des gens sincères qui croient aux maléfices, mais tous sont des universitaires, c’est-à-dire des orgueilleux, incapables de comprendre et la vie réelle, et la simplicité. Ce sont des compliqués, des livresques ; on ne peut décemment leur demander de reprendre contact avec la vie. Ils croient que la vie doit se modeler sur la théorie et leur savoir même est l’obstacle insurmontable qui les empêche de redevenir simples, simples comme de petits enfants. Il leur faudrait une volonté que Dieu n’accorde plus à ceux qui sont passés à côté de la simplicité.

Ils sont des gens d’église, de cette Eglise du XVe siècle qui est assoiffée de titres et de privilèges. Tous sont pourvus, nantis, ils servent l’Anglais parce que l’Anglais leur a beaucoup donné ; ils se rallieront, les survivants, presque tous à Charles VII. Ils servent la puissance qui leur donne des prébendes et des titres. Ils sont prêts à accepter toute puissance pourvue qu’elle soit puissance. Ce sont des politiques. Ils pratiquent le népotisme honteusement, mais sans scrupule. Ils ont tous des neveux et quelques-uns des bâtards à caser. Jeanne, c’est la bergère au milieu des loups.

Nous les retrouverons d’ailleurs quand Jeanne, de sa voix chaude, les remettra dans l’ordre. Nous les retrouverons en bloc. (…) »

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