Eloge des églises de Metz par Sigebert de Gembloux

ElogeDeMetzSigebert de Gembloux (1026-1112) fut écolâtre de l’abbaye Saint-Vincent pendant plus de vingt ans. Les Editions des Paraiges ont eu la bonne idée de rééditer son Eloge de la ville de Metz. Petit extrait consacré aux églises :

« Voyez les églises : ne dirait-on pas les palais du paradis ? Je me rends au temple principal, à celui du premier martyr, saint Etienne. A l’aspect de son clergé, il me semble monter au ciel même et entendre les choeurs célestes moduler doucement les hymnes sacrés. Je me réjouis, ô saint Sauveur, en voyant surgir en votre honneur de nouveaux sanctuaires.

Quel trésor pour la patrie, quel couronnement admirable d’une belle vie que les constructions du pieux Adalberon, véritablement l’honneur de son siècle ! Agneau de la Vierge mère, fidèle époux de la virginité, il a élevé trois sièges sans tache, sous trois noms sacrés, dans l’enceinte de la ville dont il est le pasteur.

La Vierge, mère de Dieu, préside aux noces mystiques de son fils. Celui qui tient les clés du ciel prête son ministère à l’alliance sainte. Ayant mérité de devenir l’épouse virginale du divin maître, la chaste Glossinde chante l’épithalame du roi des rois : douce brebis qui guide d’autres brebis vers les bergeries du salut. Ce n’est pas tout : cette ville puissante, ces longs et magnifiques remparts, ont de célestes protecteurs : saint Félix, heureux nom, heureuse vie ! et le pieux Clément, premier apôtre des Messins. Avec eux, vous partagez ce rôle sacré, ô bienheureux Symphorien ! Saint Jean, emporté sur les ailes de la sainte virginité, tient saint Arnould tendrement embrassé sur son coeur. Debout entre les deux premiers sanctuaires, il se présente glorieusement aux regards de la cité et, planant dans les airs, il entraîne d’ici-bas vers le ciel de pieuses phalanges.

Une île vous est échue, ô Vincent, par un bienfait du Christ ! Là s’élève la demeure magnifique élevée en votre honneur par le zèle de Théodoric. Mais la vigilance de saint Martin ne fait pas non plus défaut à la cité. Bien que hors de ses murs, il y est présent par la protection dont il l’entoure. »

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L’enseignement dans les abbayes messines au Moyen Âge

« Les IXe, Xe et XIe siècles portèrent à son apogée la grandeur épiscopale et Metz connut un intense épanouissement religieux, culturel et économique.

La cité débordait de son enceinte gallo-romaine. Les quartiers ou faubourgs de Porte-Moselle, Outre-Moselle et Porsaillis poursuivaient leur développement. Fuyant l’enceinte de la cité, le faubourg des basiliques s’étendait au sud : toute une série d’églises, de chapelles, d’oratoires purent s’y déployer à l’aise.

Grand centre religieux comme toutes les villes médiévales, Metz comptait une vingtaine de paroisses intra-muros, huit abbayes bénédictines (cinq d’hommes et trois de femmes), des couvents d’ordres mendiants : saint Bernard, lors de son séjour en 1153, fonda le Petit-Clairvaux. L’abbaye de Saint-Vincent, érigée par Thierry 1er en 968, se doublait d’une école célèbre. Non loin des vénérables monastères de Sainte-Glossinde et de Saint-Pierre-aux-Nonnains, Adalbéron II avait installé d’autres religieuses dans l’antique hôpital de Sainte-Marie. Au delà de la Moselle, le monastère de Saint-Martin relevait du duc de Lorraine. Due aux réformes lorraine et clunisienne qui avaient ramené dans les monastères une vie plus intense, cette floraison se poursuivit aux siècles suivants. Les reliques de ces sanctuaires attiraient de nombreux et fréquents pèlerinages. 15 à 20.000 personnes suivaient les processions organisées dans le quartier des basiliques. Les paysans de certains domaines ruraux venaient tous les ans, « portant la croix », vers le chef-lieu du domaine seigneurial.

Renouant avec une tradition qui remontait à l’époque mérovingienne, les établissements religieux relevèrent de leur décadence les écoles dont la renommée débordait le cadre de l’ancienne Lotharingie. D’ailleurs, … si l’on excepte Metz, la région lorraine est alors… une vraie Boétie … (Parisot).

L’école de la cathédrale tenait le premier rang et son maître avait en quelque sorte la direction suprême de l’enseignement à Metz. Les abbayes de Gorze, de Saint-Arnould, de Saint-Martin et surtout de Saint-Vincent entretenaient des écoles dirigées par un écolâtre qui le plus souvent était un chanoine de la cathédrale ou un moine. La majorité des auditeurs était constituée des futurs clercs et des futurs moines auxquels se joignaient des gens qui se destinaient à la bourgeoisie, la plupart des nobles et quelques paysans.

Les plus jeunes élèves apprenaient à lire et à écrire. Ceux qui poursuivaient leurs études recevaient le trivium (grammaire, téthorique, dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique), un enseignement à la fois secondaire et supérieur qui ne se donnait qu’en latin, enseignement scolastique s’attachant au développement de la mémoire, mais négligeant le jugement et la réflexion. Les Messins qui aspiraient à une science plus complète devaient la demander à l’Université de Paris.

Sigebert de Gembloux, écolâtre de Saint-Vincent, fut une gloire de son temps et … le meilleur chroniqueur universel du Moyen Âge … (Ch. Bruneau). Orignaire du Brabant, où il naquit en 1028, Metz l’attira par la réputation de ses écoles et il y séjourna vingt-cinq ans. L’étendue de ses connaissances lui valut d’être considéré par un de ses contemporains … comme une fontaine de sagesse ouverte à tous … Il composa plusieurs de ses oeuvres à Metz et rédigea notamment l’éloge de la cité en 1072 :

Cité où se dressent des flots de peuple, terre à la fécondité merveilleuse, où coulent le miel et le lait, où la vigne et le blé rivalisent de fertilité, où les marchandises précieuses affluent, où l’or et les pierres surabondent.

Doté d’un certain talent, le poète messin Gautier composa, vers 1245, l’Image du monde, oeuvre encyclopédique – genre que le Moyen Âge aimait – laquelle, sous sa forme primitive, comptait 7.000 vers de huit syllabes, 11.000 dans une nouvelle édition, étude cosmographique, géographique et astronomique qui connut un certain succès puisqu’elle sera encore imprimée au XVIe siècle.

Le clergé dirigeait également les beaux-arts. Le goût des belles miniatures et des belles reliures, éveillé par la renaissance carolingienne, n’était pas encore éteint. Les artistes messins excellaient toujours dans le travail délicat de l’ivoire employé en reliure, ivoire rehaussé d’émaux et de pierres précieuses. »

René Bour, Histoire illustrée de Metz, chez Paul Even, 1950

Déjà publié sur ce blog, sur des sujets équivalents :

« Acta Sanctae Luciae » par Sigebert de Gembloux

Sur l’abbaye Saint-Vincent au XIe siècle

L’Eglise lorraine au Moyen Âge

L’aire d’expansion de la notation messine

L’arrivée des reliques de saint Vincent à Metz au Xe siècle

Ce samedi 22 janvier va être la fête de saint Vincent de Saragosse, qui sera célébré dans quelques villages viticoles de notre région, et qui a donné son nom à notre abbaye, puis basilique, messine…

Les extraits de texte qui vont suivre proviennent du site PERSEE du ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation. Ils sont extraits de la « Revue d’histoire de l’Eglise de France » sur Saint Vincent de Saragosse par Louis de Lacger (1927). Ils ont été choisis spécifiquement pour illustrer ce blog. Le document complet nous en apprend beaucoup plus sur les différentes translations… des différents corps de Vincent !

« (…) Quel fut l’agent de cette extraordinaire fortune ? Le souvenir traditionnel du martyr assurément et les grâces obtenues par son intercession, mais aussi, mais surtout peut-être, sa légende écrite qui fut commentée par d’incomparables orateurs, tels que saint Augustin, et magnifiquement remaniée par un poète tel que Prudence. (…)

Le diacre martyr de Saragosse n’attendit pas plus de deux ou trois générations pour avoir sa légende. Dès la fin du IVe siècle, au temps de Théodose, sa Passion était écrite. Où et par qui ? Il est impossible de le savoir. Il est à croire que c’est de Valence, lieu de sa sépulture, ou de Saragosse, champ de son apostolat, qu’elle prit son essor. Elle s’accrédite tellement qu’en Afrique elle prit rang parmi les textes liturgiques. On la lisait, dans l’église d’Hippone, à l’office, immédiatement avant le panégyrique, le jour de l’anniversaire, 22 janvier. (…)

Vincent, invectivant son bourreau, oppose à l’être périssable sur lequel les tourments ont prise, cet autre, l’homme intérieur, invisible, libre malgré les chaînes, impénétrable aux traits, sur lequel Dieu seul exerce un empire. (…)

Trois patries, à dater du IXe siècle, époque de l’apogée du culte des reliques, se sont flattées de posséder en son intégrité le corps du martyr de Valence : l’Italie méridionale, la Gaule et le Portugal. (…)

En l’année 969, l’empereur Otton le Grand, se rendant en Italie au devant de la fiancée de son fils, la princesse grecque Théophano, entraîna à sa suite son parent Théodoric, évêque de Metz. Celui-ci, dévôt à saint Vincent au point de lui avoir dédié un monastère dans sa cité, désirait ardemment posséder quelqu’une de ces reliques. Ses voeux furent comblés au-delà de tout espoir, car son collègue, l’évêque d’Arrezzo, lui donna le corps, sans plus, que l’on conservait, depuis un siècle environ, à Cortone, ville de son diocèse.

Ce corps se trouvait antérieurement au monastère Saint-Vincent-sur-Vulturne, non loin de Capoue. Il y avait été mystérieusement apporté d’Espagne, racontait-on, par deux moines. Puis, les Sarrasins d’Afrique, lors de leurs incursions en Campanie, en 852, ayant dévasté le monastère, le corps saint avait été mis en sûreté à Cortone.

Voilà ce que nous apprend un clerc de l’escorte dudit évêque de Metz, ce qu’il recueillit des lèvres de vieux moines qui végétaient dans les ruines du monastère, lorsque les voyageurs y parvinrent. « Plusieurs évêques italiens, ajoute-t-il, avaient tenté d’acquérir ce saint martyr, notamment Ambroise de Bergame dont le siège épiscopal était érigé en l’honneur de saint Vincent. Nous le devançâmes. Ce furent les clercs de Remiremont qui portèrent saint Vincent [de Cortone à Metz]. »

Ce feuillet d’un carnet de route est inséré par Sigebert de Gembloux qui fut abbé du monastère Saint-Vincent de Metz et était donc le gardien de la grande relique, dans la biographie de l’évêque Théodoric, passé le milieu du XIe siècle. C’est un bien médiocre authentique. Nous restons dans l’ignorance complète des circonstances dans lesquelles le corps saint aurait été transporté clandestinement – clam deportatum – par deux moines d’Espagne en Italie. Ajoutons que la crédulité du bon évêque de Metz n’avait guère de limites. Il accepta avec allégresse des mains de l’évêque d’Arezzo qui s’en séparait à contre-coeur : quelques gouttes du sang du proto-martyr Etienne dans un flacon de cristal enchâssé dans l’or et les pierreries ; du sang des Saints Innocents dans une autre pyxide ; enfin quelques cheveux de saint Pierre, courts et joints ensemble. C’était un voisinage bien compromettant pour les ossements de saint Vincent. (…) »

Sur l’abbaye Saint-Vincent au XIe siècle

Suite à notre article précédent, et pour comprendre l’influence de l’abbaye Saint-Vincent et de son écolâtre Sigebert de Gembloux au XIe siècle, voici un extrait de  » Metz » de Marcel Grosdidier de Matons (collection « Les villes d’art célèbres », Librairie Renouard, H. Laurens Editeur, 1957).

« Plus heureuse [que l’abbaye Sainte-Marie complètement disparue], Saint-Vincent fondée en 968 par l’évêque Thierry 1er a duré jusqu’à nos jours et son église est un des trésors artistiques les plus précieux de Metz. Grâce à la renommée de ses écoles, véritable université où la théologie, les sciences et même les langues orientales étaient en honneur, Saint-Vincent prit rapidement la première place dans le clergé messin et son abbé eut le droit d’officier à la cathédrale en l’absence de l’évêque. Le plus illustre de ses moines fut Sigebert de Gembloux qui y séjourna vint-cinq ans au milieu du XIe siècle. Sigebert est un des esprits les plus curieux du Moyen Âge, l’un des plus indépendants, le meilleur historien de son siècle et le plus critique. Il profita de son séjour à Metz pour fréquenter la communauté rabbinique et pour approfondir sa science de l’hébreu. Il s’était profondément attaché à Metz et parmi ses ouvrages, il nous a laissé un touchant adieu qui est, en même temps que l’éloge, une description précieuse de la cité sur laquelle « la nature a répandu à pleine cornes ses plus précieux trésors, en sus des abondantes richesses dont la fortune l’a pourvue ». »

« Acta Sanctae Luciae » par Sigebert de Gembloux

Le rayonnement de l’abbaye Saint-Vincent de Metz semble encore très important dans l’Allemagne d’aujourd’hui. Ainsi de cet ouvrage paru en 2008 aux éditions Winter de l’Université de Heidelberg (Universitätsverlag Winter, Heidelberg) : la présentation et la traduction par Tino Licht de « Acta Sanctae Luciae » que Sigebert de Gembloux a écrit à l’abbaye Saint-Vincent entre 1048 et 1056.

Sigebert resta vingt-cinq ans à l’abbaye dont il devint écolâtre. Son influence dépassait d’ailleurs largement Metz puisqu’il n’hésita pas à s’opposer au pape de l’époque. Il écrivit la vie de nombreux Saints ; celle de Sainte Lucie ne pouvait que l’inspirer, puisque ses reliques y étaient présentes et vénérées.

Mais laissons plutôt parler un spécialiste : présentation de cet ouvrage ici en français.

4ème de couverture