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Comment fonctionne le principe de modernité ?

La modernité vit sur le passé comme un parasite, comme l’ont montré Chesterton et Péguy avant moi. Elle dépense toute une énergie accumulée, une énergie médiévale, sans jamais produire de sens. Le Moyen-Âge a réussi à convertir l’héritage antique en mouvement, en création… Pensez à la révolution  technique agricole dont il a été à l’origine. Elle a permis à l’espace européen de nourrir davantage de gens, de croître. Cette énergie a poussé le monde médiéval à s’ouvrir, à s’intéresser aux autres cultures, à les découvrir, à développer une distance critique. Cette curiosité est une particularité de l’Europe moyenâgeuse. Les croisades y ont aussi été intellectuelles… Tout cela nous a été transmis et nous en vivons. Continuons-nous à alimenter le réservoir ? Je crains que non. Aujourd’hui, l’Européen moyen est persuadé d’être de facto le plus beau, le plus fort et le plus gentil. Peu lui importe ce que les autres cultures ont à lui dire, elles lui semblent inférieures.

(…)

Le christianisme a-t-il encore un rôle à jouer ? Peut-on concevoir qu’il se soit agi de l’échafaudage de notre civilisation et que, cette civilisation advenue, il ne soit plus utile ?

C’est souvent la thèse défendue par les « athées fidèles », ceux qui ne rendent pas le christianisme responsable de tous les maux. Il est vrai que son rôle a été positif. Je leur ferai remarquer que la civilisation chrétienne a été construite par des gens qui n’étaient pas intéressés par le christianisme mais par le Christ. Au VIe siècle, saint Grégoire le Grand, par exemple, était persuadé que la fin du monde était proche. Il n’a pas agi uniquement en vue du christianisme. Par ailleurs, qu’est-ce qui prouve que le monde forgé par le christianisme pourrait continuer à subsister sans lui ? S’il n’existe pas quelque part un principe qui aime toutes les créatures à un même niveau de la même façon, comment justifierez-vous aujourd’hui que l’on donne un bulletin de vote à tout le monde sans distinction ?

Extrait d’un entretien avec Rémi Brague, « Modernité ou modernite », paru dans Politique Magazine no. 130, juin 2014

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