Mots-clefs

, , , , , ,

Par Vivien Hoch, sur Itinerarium

Pour rappel, la construction de l’ancienne église abbatiale gothique de l’abbaye Saint-Vincent telle que nous pouvons la voir encore aujourd’hui a commencé en 1248 ; elle remplaçait une église de style roman ottonien datant du Xe siècle.

« À l’occasion de la sortie récente du livre-événement sur la cathédrale Notre-Dame de Paris, il nous semble important de réhabiliter l’immense mouvement intellectuel qui traversait l’Europe – et Paris en particulier – appelé « scolastique », et qui a une part analogique dans la construction de ces chefs d’oeuvres architecturaux et spirituels…

Dès le XIIe siècle, à la suite de saint Bernard de Clairvaux et des victoriens (Richard de Saint-Victor, Hugues de Saint-Victor, etc.), le mouvement de pensée théologique, fondée sur une métaphysique de la lumière et de la remontée vers Dieu, pousse à bâtir des églises plus hautes et plus claires que, sauf rares exceptions, les constructions romanes plus trapues. Toutes les réalités terrestres sont rapportées à Dieu sur le mode symbolique : « Le symbole est un assemblage de formes visibles destiné à montrer des formes invisibles », dit Hugues de Saint-Victor. Lumière, hauteur, symbolisme, c’est dans ce contexte que naît l’art gothique dans lequel vont s’épanouir les cathédrales.

Au XIIIe siècle à Paris, en pleine période d’intense urbanisation, alors que les artisans sont déjà à l’œuvre sur le chantier de la cathédrale Notre-Dame de Paris depuis 1163 afin de rassembler le peuple dans la louange de Dieu, les maîtres de l’Université de Paris bâtissent des Sommes de théologie (Summa theologiae) pour rassembler dans un ordre logique toutes les connaissances sur Dieu et sa création. Thomas d’Aquin, saint Bonaventure, saint Albert le Grand, tous professeurs à l’Université de Paris et auteurs d’une somme de théologie, côtoyèrent de près le chantier de la cathédrale. Il est évident que l’influence entre les théologiens et les architectes de la cathédrale fut réciproque – les architectes devaient respecter la conformité théologique et le symbolisme théologique, et les théologiens s’inspiraient des plans de conception de l’édifice sacré pour concevoir leurs propres édifices intellectuels.

Mais par-delà même l’influence réciproque, il s’agit d’une véritable homologie de structure. Le but avoué de ces théologiens était de produire de vraies « cathédrales de la pensée », qui organiseraient clairement et distinctement les connaissances théologiques en un ensemble organique selon des principes intériorisés, d’habitus, comme disent les scolastiques, imprégnés de la symbolique trinitaire. C’est en effet seulement au XIIIe siècle que l’on organise les grands traités en partes, puis en partes plus petites, puis en membra, quaestiones ou distinctiones, et celles-ci en articuli. Ainsi le plan de la première des trois parties de la Somme de théologie de saint Thomas d’Aquin, pour prendre l’exemple le plus connu, se décompose en trois grandes parties : Dieu, sa création, et le retour à Dieu – l’homme-Dieu, c’est-à-dire le Christ, elles-mêmes décomposées en trois sous-parties. De même, l’architecte tente d’organiser le volume de la cathédrale et ses composants (portail, chapelles, statues) selon une symbolique également trinitaire, et selon les mêmes principes de clarification, de rationalité et d’harmonie que ceux d’une somme de théologie.

Au XIXe siècle, Viollet-le-Duc, l’architecte qui restaurera la cathédrale, avait lui aussi souligné la rationalité de l’architecture gothique au point de vue technique, qui libère les murs des forces de soutènement en faisant reposer tout le poids sur la seule voûte d’ogives. Cette rationalité reflète exactement celle de nos illustres penseurs scolastiques… »

Publicités