Moines et abbayes / Le coeur battant de la société médiévale

Toutes les grandes religions connaissent le monachisme, un choix de vie qui porte certains croyants à renoncer à la vie de famille, au moins temporairement, pour magnifier leur foi en collectivité, par la dévotion et la charité.

Cette pratique structure par exemple la société contemporaine en Thaïlande, pays profondément bouddhiste. Mais elle a aussi structuré l’Égypte chrétienne des premiers siècles et plus encore l’Europe médiévale.

Les monastères apparaissent alors comme des pôles de stabilité et des organisations économiques innovantes dans une société instable et pauvre. Leur fonction sociale, chanter la louange de Dieu (opus Dei en latin), est perçue comme vitale par la communauté des fidèles.

Réunion du chapitre général dans un monastère clunisien (XVe siècle, prieuré de Notre-Dame de Longpont, Essonne)

Ermites et cénobites des origines

Les premiers siècles de la chrétienté voient la multiplication en Égypte des ermites (du mot grec eremos qui désigne le désert) ou anachorètes (du grec ana, à l’écart, et khorein, se retirer). Ils auraient été jusqu’à cinq cent mille !

Leur modèle est saint Antoine, considéré de façon un peu abusive comme le « Père des moines d’Occident (et d’Orient) ».

Saint Pacôme reçoit d'un ange la règle de son monastère (fresque, XVIe siècle, monastère de Sucevita, Roumanie)

Un contemporain moins prestigieux, saint Pacôme, inaugure en 315 la vie communautaire ou cénobitique (du mot grec keinobios qui désigne ceux qui vivent ensemble et s’oppose à anachorète) en haute Égypte, où il rassemble jusqu’à 1 300 moines.

Le monastère est ceint d’une clôture qui le protège des pillards. Il vit en autarcie et se suffit à lui-même avec une organisation calquée sur les villae romaines (grandes exploitations agricoles).

Le monachisme pénètre à la même époque en Occident, où saint Martin fonde un premier monastère à Ligugé, près de Tours, vers 363.

Mais il y a encore beaucoup d’ermites qui hantent les clairières et des moines « gyrovagues » qui errent deçà delà en quête d’un maître spirituel qui les satisfasse.

Le premier qui va réunir les suffrages est saint Benoît de Nursie, fondateur de l’abbaye du Mont-Cassin, entre Rome et Naples.

La révolution bénédictine

Saint Benoît écrit une règle inspirée de ses prédécesseurs mais qui s’en distingue par le souci de l’équilibre. Loin de toute extravagance, il prône une discipline saine fondée sur la prière et le travail manuel (orare et laborare) et garantie par une stricte obéissance à l’abbé, lequel est élu à vie.

Il précise qu’à la mort de l’abbé, les moines se réunissent en chapitre pour choisir celui qui est le mieux apte à lui succéder. Il précise seulement qu’il doit être choisi par la part la plus saine des moines (sanior pars en latin).

Il n’est pas encore d’élection au sens que nous lui connaissons, les premières communautés étant trop restreintes pour s’y prêter. On peut plutôt parler de cooptation comme cela se fait au sein du Conseil européen des chefs d’État pour désigner le futur président de la Commission…

C’est seulement au XIIIe siècle qu’émergera l’élection sur le principe un homme/une voix, avec désignation du nouvel abbé à la majorité (maior pars). Ainsi peut-on porter au crédit des moines bénédictins l’invention de la démocratie élective, ou plutôt sa redécouverte après qu’elle fut tombée en déshérence suite à la ruine d’Athènes et de la Grèce antique.

Le moine moissonneur, initiale historiée, Moralia in Job (Cîteaux, XIIe siècle, miniature, bibliothèque municipale de Dijon)

Saint Benoît bouscule aussi les préjugés sociaux en exigeant des moines qu’ils se suffisent à eux-mêmes par le travail, lequel est ordinairement le lot des esclaves et des femmes dans les sociétés antiques. Ainsi les moines vont-ils à leur corps défendant valoriser le travail et en particulier le travail manuel, pour le plus grand bénéfice de tous.

Sa règle s’impose grâce au soutien actif de Charlemagne et de son fils Louis le Pieux.

La société féodale d’Europe occidentale se structure très vite autour des monastères bénédictins, généralement fondés à l’initiative d’un riche et puissant seigneur.

Il n’y a pas de famille aristocratique qui n’aspire à placer au moins l’un de ses rejetons dans un monastère de bonne réputation pour qu’il s’instruise et assure le salut commun par ses prières. Ces enfants confiés aux monastères sont désignés sous le nom d’oblats (du latin oblatus« offert »).

La règle bénédictine a été au départ conçue pour les hommes mais les femmes ne tardent pas à réclamer des aménagements pour elles-mêmes. Peu à peu, elles obtiendront le droit de se consacrer elles aussi à l’opus Dei, comme à l’abbaye de Fontevraud.

Les moines au travail

Stables et plutôt bien organisés, les monastères vivent en autarcie, grâce au travail des moines mais aussi des paysans et des serfs qui vivent sur leurs terres. Ils exploitent la terre et disposent de tous les ateliers artisanaux nécessaires aux besoins de la communauté. Ils contribuent ainsi à la mise en valeur du territoire, précédemment mis à mal par les invasions et la disparition des institutions romaines.

Par leur puissance économique, ils dominent de manière écrasante la société féodale dès l’époque carolingienne. Par leur activité intellectuelle, ils contribuent aussi à la résurrection de la culture antique et de la culture tout court.

Moine copiste dans un scriptorium (miniature médiévale)

Pour prier Dieu comme il convient, les abbés et les moines ont le souci en effet de revenir aux sources et pour cela de se plonger dans la lecture des ouvrages antiques. Ainsi redécouvrent-ils le latin, passablement oublié aux temps mérovingiens, jusqu’à créer un latin médiéval qui va devenir pour de longs siècles la langue de communication de l’Europe lettrée.

C’est dans les monastères que se maintient un semblant d’instruction. L’école de l’abbaye de Fontenelle (aujourd’hui Saint-Wandrille de Fontenelle, en Normandie) aurait ainsi compté jusqu’à 300 élèves.

Mais les livres demeurent rares et l’on n’en dénombre jamais plus de 500 dans les bibliothèques monastiques. Aussi les monastères, à l’époque carolingienne, se dotent-ils d’un scriptorium où les moines les plus aptes recopient assidûment les manuscrits, dans des conditions physiques très éprouvantes.

La révolution clunisienne

Le tournant survient au début du Xe siècle avec la création d’un monastère à Cluny, dans une lande proche de Mâcon, à l’initiative du duc d’Aquitaine.

L'abbatiale de Cluny en 2015 (photo : Fabienne Vignolle pour Herodote.net)

Sans que nul s’en doute, il va devenir très vite le cœur et l’âme d’une réforme en profondeur de l’Église et de la société féodale, grâce à son privilège de ne plus dépendre du seigneur ou de l’évêque du lieu mais seulement du pape qui siège à Rome.

Ainsi va-t-il moraliser le clergé mais aussi contenir les pulsions guerrières des féodaux et les orienter vers le service de « la veuve et l’orphelin ».

Cluny, très vite saturée par l’afflux de vocations, implante dans toute l’Europe des « abbayes-filles » dont l’abbé demeure sous l’autorité de celui de Cluny.

Après l’An Mil, on compte ainsi un total de 1450 communautés clunisiennes (monastères et prieurés) rassemblant dix mille moines, non compris bien sûr le personnel laïc et les oblats.

Mais la congrégation clunisienne porte aussi la plus grande attention à la liturgie.

Moines chantant (miniature médiévale)

Les offices gagnent en somptuosité à travers les chants dits « grégoriens »et la décoration des églises selon le style dit « roman ».

Au XIIe siècle montent cependant de toutes parts des critiques à l’égard des clunisiens auxquels on reproche leur relâchement, leur goût croissant du luxe, leur tendance à délaisser le travail au profit des offices, bref, leur prise de distance avec la règle bénédictine.

Deux siècles après la fondation de Cluny, ces critiques vont susciter la création d’une congrégation rivale, l’ordre de Cîteaux.

Source et suite sur herodote.net

Benoît XVI aux Bernardins : monachisme occidental et fondement de la culture

« (…) J’aimerais vous parler ce soir des origines de la théologie occidentale et des racines de la culture européenne. J’ai mentionné en ouverture que le lieu où nous nous trouvons était emblématique. Il est lié à la culture monastique. De jeunes moines ont ici vécu pour s’initier profondément à leur vocation et pour bien vivre leur mission. Ce lieu évoque-t-il pour nous encore quelque chose ou n’y rencontrons-nous qu’un monde désormais révolu ? Pour pouvoir répondre, nous devons réfléchir un instant sur la nature même du monachisme occidental. De quoi s’agissait-il alors ? En considérant les fruits historiques du monachisme, nous pouvons dire qu’au cours de la grande fracture culturelle, provoquée par la migration des peuples et par la formation des nouveaux ordres étatiques, les monastères furent des espaces où survécurent les trésors de l’antique culture et où, en puisant à ces derniers, se forma petit à petit une culture nouvelle. Comment cela s’est-il passé ? Quelle était la motivation des personnes qui se réunissaient en ces lieux ? Quelles étaient leurs désirs ? Comment ont-elles vécu ?


Avant toute chose, il faut reconnaître avec beaucoup de réalisme que
leur volonté n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé. Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher Dieu, quaerere Deum. Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s’appliquer à trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même. Ils étaient à la recherche de Dieu. Des choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, à ce qui, seul, est vraiment important et sûr. On dit que leur être était tendu vers l’« eschatologie ». Mais cela ne doit pas être compris au sens chronologique du terme – comme s’ils vivaient les yeux tournés vers la fin du monde ou vers leur propre mort – mais au sens existentiel : derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. Quaerere Deum : comme ils étaient chrétiens, il ne s’agissait pas d’une aventure dans un désert sans chemin, d’une recherche dans l’obscurité absolue. Dieu lui-même a placé des bornes milliaires, mieux, il a aplani la voie, et leur tâche consistait à la trouver et à la suivre. Cette voie était sa Parole qui, dans les livres des Saintes Écritures, était offerte aux hommes. La recherche de Dieu requiert donc, intrinsèquement, une culture de la parole, ou, comme le disait Dom Jean Leclercq : eschatologie et grammaire sont dans le monachisme occidental indissociables l’une de l’autre (cf. L’Amour des lettres et le désir de Dieu, p.14). Le désir de Dieu comprend l’amour des lettres, l’amour de la parole, son exploration dans toutes ses dimensions. Puisque dans la parole biblique Dieu est en chemin vers nous et nous vers Lui, ils devaient apprendre à pénétrer le secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages. Ainsi, en raison même de la recherche de Dieu, les sciences profanes, qui nous indiquent les chemins vers la langue, devenaient importantes. La bibliothèque faisait, à ce titre, partie intégrante du monastère tout comme l’école. Ces deux lieux ouvraient concrètement un chemin vers la parole. Saint Benoît appelle le monastère une dominici servitii schola, une école du service du Seigneur. L’école et la bibliothèque assuraient la formation de la raison et l’eruditio, sur la base de laquelle l’homme apprend à percevoir, au milieu des paroles, la Parole.

(…)

Le schéma fondamental de l’annonce chrétienne ad extra – aux hommes qui, par leurs questionnements, sont en recherche – se dessine dans le discours de saint Paul à l’Aréopage. N’oublions pas qu’à cette époque, l’Aréopage n’était pas une sorte d’académie où les esprits les plus savants se rencontraient pour discuter sur les sujets les plus élevés, mais un tribunal qui était compétent en matière de religion et qui devait s’opposer à l’intrusion de religions étrangères. C’est précisément ce dont on accuse Paul : « On dirait un prêcheur de divinités étrangères » (Ac 17, 18). Ce à quoi Paul réplique : « J’ai trouvé chez vous un autel portant cette inscription : “Au dieu inconnu”. Or, ce que vous vénérez sans le connaître, je viens vous l’annoncer » (cf. 17, 23). Paul n’annonce pas des dieux inconnus. Il annonce Celui que les hommes ignorent et pourtant connaissent : l’Inconnu-Connu. C’est Celui qu’ils cherchent, et dont, au fond, ils ont connaissance et qui est cependant l’Inconnu et l’Inconnaissable. Au plus profond, la pensée et le sentiment humains savent de quelque manière que Dieu doit exister et qu’à l’origine de toutes choses, il doit y avoir non pas l’irrationalité, mais la Raison créatrice, non pas le hasard aveugle, mais la liberté. Toutefois, bien que tous les hommes le sachent d’une certaine façon – comme Paul le souligne dans la Lettre aux Romains (1, 21) – cette connaissance demeure ambiguë : un Dieu seulement pensé et élaboré par l’esprit humain n’est pas le vrai Dieu. Si Lui ne se montre pas, quoi que nous fassions, nous ne parvenons pas pleinement jusqu’à Lui. La nouveauté de l’annonce chrétienne c’est la possibilité de dire maintenant à tous les peuples : Il s’est montré, Lui personnellement. Et à présent, le chemin qui mène à Lui est ouvert. La nouveauté de l’annonce chrétienne réside en un fait : Dieu s’est révélé. Ce n’est pas un fait nu mais un fait qui, lui-même, est Logos – présence de la Raison éternelle dans notre chair. Verbum caro factum est (Jn 1,14) : il en est vraiment ainsi en réalité, à présent, le Logos est là, le Logos est présent au milieu de nous. C’est un fait rationnel. Cependant, l’humilité de la raison sera toujours nécessaire pour pouvoir l’accueillir. Il faut l’humilité de l’homme pour répondre à l’humilité de Dieu.

Sous de nombreux aspects, la situation actuelle est différente de celle que Paul a rencontrée à Athènes, mais, tout en étant différente, elle est aussi, en de nombreux points, très analogue. Nos villes ne sont plus remplies d’autels et d’images représentant de multiples divinités. Pour beaucoup, Dieu est vraiment devenu le grand Inconnu. Malgré tout, comme jadis où derrière les nombreuses représentations des dieux était cachée et présente la question du Dieu inconnu, de même, aujourd’hui, l’actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le concerne. Quaerere Deumchercher Dieu et se laisser trouver par Lui : cela n’est pas moins nécessaire aujourd’hui que par le passé. Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu serait la capitulation de la raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable. »

Benoît XVI le 12 septembre 2008, extrait du discours au monde de la culture au Collège des Bernardins, édifice cistercien du XIIIe siècle