XVIIIe siècle : le souci éducatif des ordres religieux

Extrait de Histoire de Metz, François-Yves Le Moigne, éditions Privat, 1986 ; chapitre 10, « Metz au siècle des lumières » :

« Le souci éducatif reste aussi une priorité. Pour scolariser filles et enfants pauvres, un chanoine de la cathédrale, Pierre de Goize, fonde en 1713 une congrégation à voeux simples, destinée à donner aux filles « l’habitude du travail ». En 1747, les frères des Ecoles chrétiennes ouvrent quatre écoles gratuites, mais faute de subsides, en ferment la moitié. Dans chaque paroisse, vicaires et curés veillent à l’éducation des enfants, qui peuvent aussi fréquenter les petites écoles attenantes aux monastères de Saint-Arnould et Saint-Vincent. L’enseignement secondaire reste longtemps le monopole des jésuites. Après une période de fléchissement, contemporaine de l’épiscopat jansénisant de Coislin (1700-14), les effectifs de leur collège progressent jusqu’en 1743 (430 élèves), puis stagnent et déclinent (300 en 1761), par suite de l’opposition croissante à la compagnie et de la concurrence d’autres ordres religieux. En 1743, en effet, les chanoines réguliers de Notre-Sauveur fondent un collège sous le vocable de Saint-Louis. Leur pédagogie moderne, qui privilégie sciences et langues vivantes, attire près de 200 élèves. Après leur expulsion, les jésuites sont remplacés au collège, en 1768, par les bénédictins de Saint-Symphorien, dont l’enseignement performant réunit 400 élèves en 1789. Les vannistes ouvrent en outre à Saint-Vincent, en 1774, un cours public de langue grecque et hébraïque et, en 1785, l’abbaye Saint-Clément accueille l’école royale de mathématiques pour les élèves aspirants du corps royal d’artillerie. Désireux de concourir au bien commun, les religieux assignent désormais à leur vocation une fonction autant sociale que spirituelle. »

« Quand la religion est détruite chez un peuple… »

« Quand la religion est détruite chez un peuple, le doute s’empare des portions les plus hautes de l’intelligence et il paralyse à moitié toutes les autres. Chacun s’habitue à n’avoir que des notions confuses et changeantes sur les matières qui intéressent le plus ses semblables et lui-même ; on défend mal ses opinions ou on les abandonne, et, comme on désespère de pouvoir, à soi seul, résoudre les plus grands problèmes que la destinée humaine présente, on se réduit lâchement à n’y point songer.

Un tel état ne peut manquer d’énerver les âmes ; il détend les ressorts de la volonté et il prépare les citoyens à la servitude. »

Alexis de Tocqueville, historien et homme politique, ancien élève du Lycée Fabert
« De la démocratie en Amérique », tome II
Source

L’héritage de nos pères

Dans son journal dont des extraits ont été repris sur ce blog, Dom Jean François en 1763 compare les efforts du prieur Dom Roberty pour sauver l’abbaye Saint-Vincent des agissements de Madame de Choiseul de Stainville à la « [défense de] la vigne de Naboth ».

Un article tiré du site de Jean-Baptiste Noé, historien, écrivain et enseignant, nous explique cet extrait du Livre des Rois de la Bible, et montre à quel point cette comparaison est plus que jamais d’actualité.

« La vigne de nos pères.

« Naboth, de la ville d’Isréel, possédait une vigne à côté du palais d’Acab, roi de Samarie. Acab dit un jour à Naboth : « Cède-moi ta vigne ; elle me servira de jardin potager, car elle est juste à côté de ma maison ; je te donnerai en échange une vigne meilleure, ou, si tu préfères, je te donnerai l’argent qu’elle vaut. » Naboth répondit à Acab : « Que le Seigneur me préserve de te céder l’héritage de mes pères ! » Acab retourna chez lui sombre et irrité, parce que Naboth lui avait dit : « Je ne te céderai pas l’héritage de mes pères. » Il se coucha sur son lit, tourna son visage vers le mur, et refusa de manger. Sa femme Jézabel vint lui dire : « Pourquoi es-tu de mauvaise humeur ? Pourquoi ne veux-tu pas manger ? » Il répondit : « J’ai parlé à Naboth d’Isréel. Je lui ai dit : ’Cède-moi ta vigne pour de l’argent, ou, si tu préfères, pour une autre vigne en échange. ’ Mais il a répondu : ’Je ne te céderai pas ma vigne !’. Alors sa femme Jézabel lui dit : « Est-ce que tu es le roi d’Israël, oui ou non ? Lève-toi, mange, et retrouve ta bonne humeur : moi, je vais te donner la vigne de Naboth. » Elle écrivit des lettres au nom d’Acab, elle les scella du sceau royal, et elle les adressa aux anciens et aux notables de la ville où habitait Naboth.  Elle avait écrit dans ces lettres : « Proclamez un jeûne, faites comparaître Naboth devant le peuple. Placez en face de lui deux individus sans scrupules, qui témoigneront contre lui : ’Tu as maudit Dieu et le roi ! Ensuite, faites-le sortir de la ville, lapidez-le, et qu’il meure !’. Les anciens et les notables qui habitaient la ville de Naboth firent ce que Jézabel avait ordonné dans ses lettres. Ils proclamèrent un jeûne et firent comparaître Naboth devant le peuple. Alors arrivèrent les deux individus qui se placèrent en face de lui et portèrent contre lui ce témoignage : « Naboth a maudit Dieu et le roi. » On fit sortir Naboth de la ville, on le lapida, et il mourut. Puis on envoya dire à Jézabel : « Naboth a été lapidé et il est mort. » Lorsque Jézabel en fut informée, elle dit à Acab : « Va, prends possession de la vigne de ce Naboth qui a refusé de la céder pour de l’argent, car il n’y a plus de Naboth : il est mort. » Quand Acab apprit que Naboth était mort, il se rendit à la vigne de Naboth et en prit possession. »  (1 Rois 21, 1-16)

Une meilleure vigne, ou l’argent de la vigne. La possibilité d’avoir plus de vin, ou de toucher immédiatement le capital de sa terre, voilà ce que propose Acab à Naboth. Il convoite sa vigne pour l’arracher et en faire un jardin potager. Rien que de très banal. Mais c’est toujours des problèmes de voisinage que débutent les grandes frictions. Naboth refuse la proposition, la possibilité d’un plus grand gain ou d’un gain immédiat. Il la refuse car cette terre n’est pas à lui, c’est la terre de ses pères, reçue en héritage, et qu’il doit transmettre à son tour. « Je ne te céderai pas l’héritage de mes pères. » Ici la vigne est le symbole de cet héritage, le symbole de la patrie, la terre des pères, et le symbole de la nation, la croissance, ce qui naît de quelque chose. Un homme fidèle à sa nation, c’est un homme qui sait d’où et de quoi il est né. Un homme fidèle à sa patrie, c’est un homme qui sait dans quelle filiation il s’inscrit. Naboth n’est pas le propriétaire, mais le simple utilisateur d’une terre qui le dépasse, acquise avant lui, et qui servira à d’autres. Ce n’est peut être pas lui qui a planté la vigne, qui a déterré les galets, hérissé les murs de pierres sèches, construit le système d’irrigation. Et ce n’est peut être même pas lui qui boira le vin issu de la vendange de l’année.  La vigne de Naboth est l’image de cette patrie qui nous transcende, que l’on doit servir sans chercher à l’aliéner, à la restreindre, à l’hypothéquer. Esaü a cédé son droit d’aînesse pour un plat de lentilles, Naboth ne veut pas céder sa terre pour un sac d’argent. La possession immatérielle de la patrie, la souveraineté de Naboth, ne doit pas être cédée aux sirènes de l’argent et aux vertiges de la richesse. Naboth devient ainsi la figure de ces paysans attachés à leur terre, à leur lopin. Il est l’incarnation de ces peuples fidèles à leur histoire, à leur culture, à leur coutume. De ces trésors collectifs que l’on ne cède ni ne vend.

Acab est déçu de cette réponse. Il pensait pouvoir tout acheter avec son argent. Et si cette vigne est beaucoup pour Naboth elle n’est rien pour lui, qu’un terrain vide qui peut devenir un jardin potager.  La calomnie obtient donc ce que l’argent n’a pu conquérir. Face à la vertu de Naboth se dressent les idoles du pouvoir et l’ivresse de la puissance. De fausses lettres, de faux sceaux, de faux serments, un faux procès et de fausses accusations. Des mensonges, des complicités, des couardises, des lâchetés. À cause de cela Naboth est injustement accusé, faussement jugé et véritablement condamné. Qui trahit ? Les anciens et les notables de la ville où habite Naboth, c’est-à-dire les élites. Par peur de contrecarrer des ordres iniques et donc de perdre leur poste, par manque de vertu aussi, les élites acceptent d’accomplir les ordres iniques donnés par Jézabel. Ils refusent d’obéir à leur conscience, à cette voix intérieure qui leur demande de ne pas accomplir l’injustice. Mais tous obéissent. Il aurait suffi d’un seul refus, d’une voix discordante qui cherchasse à appliquer la justice pour que le groupe se bloque, se fracture et refuse. Mais l’injustice doit être pratiquée par tous, et cette unanimité dans le mal légitime le bien fondé de son action. Si tous le font, c’est donc que l’acte est bon. On peut ainsi détourner le peuple, profiter de sa naïveté et présenter Naboth comme un ennemi de celui-ci. Naboth ennemi du peuple, ennemi de la pensée, homme dangereux pour la survie de la ville, bouc émissaire que l’on doit charger des péchés et expulser de la ville.  Le meurtre du juste se pare de la justice. Avant cela on a respecté le jeûne réglementaire. On a porté les accusations de circonstances : « Naboth a maudit Dieu et le roi. » Dieu, c’est-à-dire l’absolu de la ville. Ici, en l’occurrence, l’argent, le pouvoir, la concupiscence ; car c’est dans les sociétés sans Dieu que l’on rencontre le plus de dieux. Le roi, c’est-à-dire la falsification de l’autorité. Ici le roi désigne le pouvoir absolutisé, qui se vit par lui-même et avec lui-même, un pouvoir qui est tout, commencement et fin. Un pouvoir qui englobe Dieu pour mieux se renforcer et étendre sa puissance. Ce roi là, c’est l’État total, sans frein, sans contre-pouvoir, sans réflexion sur le sens du pouvoir.  L’auteur ne prend même pas la peine de retranscrire la défense de Naboth. À quoi bon ? Il était mort avant d’être jugé. On imagine les hurlements du peuple, la vocifération de la foule : « Lapidez-le, lapidez-le ! ». On imagine le contentement des élites, satisfaites d’avoir accompli leur mission, d’avoir sauvé la ville. Tout le monde croit à la fiction qu’ils se sont bâtis, au scénario qu’ils se sont imaginés. Naboth, connu de tous, probablement estimé, était devenu, par suite de la fureur populaire, l’ennemi de tous. Naboth, qui a tenu tête au roi et refusé de sacrifier l’héritage de ses pères, Naboth qui a sauvé l’honneur du peuple et a préservé la liberté de celui-ci, est mort, tué par ceux-là même qu’il avait défendu.

Au moment où le peuple contemple le cadavre de Naboth, enseveli sous les pierres, le roi Acad pénètre dans la vigne et commence à donner ses ordres pour arracher les ceps et y planter des légumes. L’héritage des pères disparaît, détruit par ceux-là qui avaient le plus intérêt à le préserver. Comme l’histoire de Naboth peut chanter en termes clairs nos aventures contemporaines. »

Jean-Baptiste Noé

L’abbatiale Saint-Vincent de style gothique

Extrait de Histoire de Metz, François-Yves Le Moigne, éditions Privat, 1986 ; chapitre 7, « Le patrimoine messin médiéval » :

« Saint-Vincent est une très grande église, un chef d’oeuvre de l’art gothique. Au dehors, le chevet, bien visible depuis la cour du lycée Fabert s’élève avec grâce, même s’il n’a pas l’élan des arcs-boutants et des grandes constructions gothiques habituelles ; les deux tours, maintenues au coin du chevet et du transept, prolongent l’ascension des légers contreforts. La façade du XVIIIe siècle ménage l’effet de surprise réservé à la nef. Quelle réussite ! Tout est fait pour élever le regard vers la voûte ; il n’y a pas de triforium pour couper la succession des arcades inférieures et supérieures ; l’étroit bandeau sculpté qui sépare les deux étages ménage seulement une très courte interruption. L’oeil est dès lors happé par les colonnettes plaquées contre les piliers et les murs du côté intérieur de la nef et montant sans interruption jusqu’au départ des arcs doubleaux de la voûte. Cette impression de verticalité est confirmée par les hautes fenêtres qui s’élancent d’un seul jet jusqu’en haut du choeur, frappent par leur évidement qui permet au regard d’aller loin et haut. Il faut laisser les érudits disserter longuement de l’endroit où se découvre la reprise des travaux, s’interroger sur la fiabilité du nécrologe qui attribue à l’abbé Warin le mérite d’avoir en trois ans fait réaliser le choeur et le transept nouveaux. On oublie les étapes, les interruptions dues aux problèmes financiers, la consécration tardive en 1376, pour retenir l’impression d’unité et de pureté, de chef d’oeuvre, et laisser venir à la surface de la mémoire le rapprochement inévitable que l’on fera avec la cathédrale de Toul, à laquelle le style choisi l’apparente. Rappelons trois dimensions : l’église est longue de 67 m, large de 23 à la nef et de 37 au transept, haute de 22,30. Metz avait au XIIIe siècle, dans ses murs ou près de ses remparts, sept abbayes bénédictines, dont les quatre d’hommes avaient sans doute cette ampleur, cette ambition, avec leurs cloîtres, leurs bâtiments conventuels, leurs troupes de moines, leurs processions, leurs bibliothèques. L’architecture, née de la volonté de quelques-uns, illustration d’une mode, durait des siècles ; elle devenait, si nécessaire, le souvenir vivant de la grandeur, quand les hommes défaillaient. »

La première abbatiale Saint-Vincent de style roman ottonien

Extrait de Histoire de Metz, François-Yves Le Moigne, éditions Privat, 1986 ; chapitre 7, « Le patrimoine messin médiéval » :

« Seul l’archéologue peut déterminer à quelle période une église paroissiale, une simple chapelle ont été bâties ou transformées. Il est mieux renseigné néanmoins quand il s’agit de l’église-mère du diocèse, la cathédrale, ou d’une abbaye. Ainsi pour le Xe siècle est-il aisé de mettre en rapport la réforme monastique et les fondations nouvelles. Les Vies d’évêques, le récit des translations de reliques, les Annales monastiques mentionnent des circonstances, citent des dates. Le dernier quart du Xe siècle a été un grand moment pour l’ouverture de chantiers. Thierri 1er, évêque de 965 à 984, a fondé une abbaye au-delà de la Moselle et l’a établie dans l’ancienne église Saint-Vincent, déjà citée dans la liste stationnale au IXe siècle ; il l’a richement dotée et une construction digne des moines s’est alors élevée. L’architecte en était un moine de Gorze, Odilbert, qui devint abbé après Jean, vers 976, et mourut à peu près en même temps que l’évêque. Cela situe donc l’ouverture du chantier ou sa mise en oeuvre véritable quelques années après la décision épiscopale d’ouvrir cette troisième abbaye dans la ville. Le 6 août 972 deux autels y sont consacrés, mais l’église n’est pas consacrée dans son entier avant 1030. Il est admis volontiers, et le fait est naturel, que le plan ottonien a été retenu, avec une forte structure occidentale, une tribune et une chapelle à l’étage. La disposition générale, retenue aussi pour les cathédrales de Metz et de Toul dont les chantiers s’ouvrent à peu près en même temps grâce aux évêques Thierri 1er et Gérard, comprend notamment deux tours ou tourelles entre les absidioles et le choeur principal. Ce chevet à base romane devait être conservé par la campagne de reconstruction gothique ; il fut certainement le premier élément bâti, devant permettre aux moines d’officier honorablement et d’accueillir quelques-unes des innombrables reliques collectionnées par l’évêque fondateur, parmi lesquelles figurèrent celles de sainte Lucie de Syracuse, sources de fructueux revenus en raison du pèlerinage qu’elles suscitèrent. »

L’enseignement dans les abbayes messines au Moyen Âge

« Les IXe, Xe et XIe siècles portèrent à son apogée la grandeur épiscopale et Metz connut un intense épanouissement religieux, culturel et économique.

La cité débordait de son enceinte gallo-romaine. Les quartiers ou faubourgs de Porte-Moselle, Outre-Moselle et Porsaillis poursuivaient leur développement. Fuyant l’enceinte de la cité, le faubourg des basiliques s’étendait au sud : toute une série d’églises, de chapelles, d’oratoires purent s’y déployer à l’aise.

Grand centre religieux comme toutes les villes médiévales, Metz comptait une vingtaine de paroisses intra-muros, huit abbayes bénédictines (cinq d’hommes et trois de femmes), des couvents d’ordres mendiants : saint Bernard, lors de son séjour en 1153, fonda le Petit-Clairvaux. L’abbaye de Saint-Vincent, érigée par Thierry 1er en 968, se doublait d’une école célèbre. Non loin des vénérables monastères de Sainte-Glossinde et de Saint-Pierre-aux-Nonnains, Adalbéron II avait installé d’autres religieuses dans l’antique hôpital de Sainte-Marie. Au delà de la Moselle, le monastère de Saint-Martin relevait du duc de Lorraine. Due aux réformes lorraine et clunisienne qui avaient ramené dans les monastères une vie plus intense, cette floraison se poursuivit aux siècles suivants. Les reliques de ces sanctuaires attiraient de nombreux et fréquents pèlerinages. 15 à 20.000 personnes suivaient les processions organisées dans le quartier des basiliques. Les paysans de certains domaines ruraux venaient tous les ans, « portant la croix », vers le chef-lieu du domaine seigneurial.

Renouant avec une tradition qui remontait à l’époque mérovingienne, les établissements religieux relevèrent de leur décadence les écoles dont la renommée débordait le cadre de l’ancienne Lotharingie. D’ailleurs, … si l’on excepte Metz, la région lorraine est alors… une vraie Boétie … (Parisot).

L’école de la cathédrale tenait le premier rang et son maître avait en quelque sorte la direction suprême de l’enseignement à Metz. Les abbayes de Gorze, de Saint-Arnould, de Saint-Martin et surtout de Saint-Vincent entretenaient des écoles dirigées par un écolâtre qui le plus souvent était un chanoine de la cathédrale ou un moine. La majorité des auditeurs était constituée des futurs clercs et des futurs moines auxquels se joignaient des gens qui se destinaient à la bourgeoisie, la plupart des nobles et quelques paysans.

Les plus jeunes élèves apprenaient à lire et à écrire. Ceux qui poursuivaient leurs études recevaient le trivium (grammaire, téthorique, dialectique) et le quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique), un enseignement à la fois secondaire et supérieur qui ne se donnait qu’en latin, enseignement scolastique s’attachant au développement de la mémoire, mais négligeant le jugement et la réflexion. Les Messins qui aspiraient à une science plus complète devaient la demander à l’Université de Paris.

Sigebert de Gembloux, écolâtre de Saint-Vincent, fut une gloire de son temps et … le meilleur chroniqueur universel du Moyen Âge … (Ch. Bruneau). Orignaire du Brabant, où il naquit en 1028, Metz l’attira par la réputation de ses écoles et il y séjourna vingt-cinq ans. L’étendue de ses connaissances lui valut d’être considéré par un de ses contemporains … comme une fontaine de sagesse ouverte à tous … Il composa plusieurs de ses oeuvres à Metz et rédigea notamment l’éloge de la cité en 1072 :

Cité où se dressent des flots de peuple, terre à la fécondité merveilleuse, où coulent le miel et le lait, où la vigne et le blé rivalisent de fertilité, où les marchandises précieuses affluent, où l’or et les pierres surabondent.

Doté d’un certain talent, le poète messin Gautier composa, vers 1245, l’Image du monde, oeuvre encyclopédique – genre que le Moyen Âge aimait – laquelle, sous sa forme primitive, comptait 7.000 vers de huit syllabes, 11.000 dans une nouvelle édition, étude cosmographique, géographique et astronomique qui connut un certain succès puisqu’elle sera encore imprimée au XVIe siècle.

Le clergé dirigeait également les beaux-arts. Le goût des belles miniatures et des belles reliures, éveillé par la renaissance carolingienne, n’était pas encore éteint. Les artistes messins excellaient toujours dans le travail délicat de l’ivoire employé en reliure, ivoire rehaussé d’émaux et de pierres précieuses. »

René Bour, Histoire illustrée de Metz, chez Paul Even, 1950

Déjà publié sur ce blog, sur des sujets équivalents :

« Acta Sanctae Luciae » par Sigebert de Gembloux

Sur l’abbaye Saint-Vincent au XIe siècle

L’Eglise lorraine au Moyen Âge

L’aire d’expansion de la notation messine

La basilique Saint-Vincent dans « Metz d’autrefois » de Marius Mutelet

« On peut lire, sous la plume de Jean Schneider, que le bourg d’Outre-Moselle, qui était alors en dehors de l’enceinte de la ville, comptait déjà au VIIIe siècle cinq églises, dont l’une devint, en 968, l’abbatiale de Saint-Vincent.

Elle a pour titulaire le célèbre martyr de Saragosse et sainte Lucie, et a vraisemblablement toujours été à la même place. C’est la seule des abbayes de Metz qui n’ait pas été déplacée.

A la construction primitive de style roman succéda en 1285 (*), plus grand et plus beau, l’édifice ogival au ligne pures et harmonieuses, dû à Warin, 19ème abbé bénédictin. Consacré en 1376 par l’évêque Thierry de Boppart, il fut partiellement incendié par la foudre en 1395 ; « les trois clochers furent ars (brûlés, détruits), et toutes les cloches fondues », dit Philippe de Vigneulles. Grâce à l’abbé Nicole de Gournay, riche membre de l’aristocratie messine, on restaura l’église au milieu de XVe siècle. Huguenin, dans sa chronique, note qu’en 1466 il fit un temps horrible « de gresle qui cheoit aussi grosse oeufz d’oye » qui a cassé toutes les verrières de l’abbatiale.

La planche de Chastillon, qui manque à la collection de la ville de Metz, faite vers 1614, prouve que le nouvel et important incendie de 1705, dans lequel disparut également une grand partie du monastère, n’a pas beaucoup changé l’aspect extérieur de l’édifice.

Cinq ans après, vers 1710, la foudre endommageait si sérieusement la tour principale, dite de Saint-Michel, ou encore le « haut clochier », qu’il fallut se résoudre à l’abattre. On en profita pour construire, de 1754 à 1756 sur son emplacement, les deux travées inférieures. Pour la façade, on dut se plier aux exigences du gouverneur, le maréchal de Belle-Isle, qui voulait un portail de type des « modèles exclusivement en honneur depuis deux siècles dans les académies ».

La révolution vit le départ forcé des religieux. Le vandalisme de l’époque s’est exercé tout particulièrement de fin 1792 à fin 1794. Le point culminant fut atteint, le 11 septembre de cette année, lorsque le fameux Trotebas, à la tête de son équipe infâme, détruisit tous les « objets de superstition et de royalisme » qu’il put découvrir dans l’église. Peu de choses échappèrent à la destruction : un lutrin, une chaire à prêcher mobile, un confessionnal, etc… Le sanctuaire devint magasin militaire, puis écurie pendant la Terreur. En 1804, au rétablissement du culte, les églises paroissiales de Saint-Livier et de Saint-Marcel furent déclassées, et Saint-Vincent érigée en paroisse pour ce quartier.

Le 14 février 1811, nouvel incendie, qui détruisit plus particulièrement et entièrement la partie supérieure des bâtiments conventuels.

Depuis le 26 novembre 1933, Saint-Vincent a reçu le titre de basilique par décret de S.S. le pape Pie XI. »

Marius Mutelet, « Metz d’autrefois », chapitre « Chastillon, ses gravures de Metz », 1965

(*) La date de 1285 évoque certainement la fin de la construction de l’édifice gothique.