Architecte, es-tu là ?

On ne peut s’empêcher de penser, à entrer dans le détail de la basilique Saint-Vincent, que certains tailleurs de pierre devaient bien s’amuser en faisant leur travail… Ainsi, que vient donc faire cette tête qui semble sortir du mur dans le transept sud, près de l’angle du choeur ?

D’aucuns pensent qu’il pourrait s’agir de l’architecte contemplant son oeuvre avec, à juste titre, une satisfaction légitime. Il est vrai que d’où il est, la vue doit être particulièrement belle et impressionnante.

« L’entreprise sera dédiée à des générations de frères ; l’atmosphère du lieu habité procèdera de l’inspiration initiale. L’édifice terminé en contient indéfiniment la substance. Plus, à l’origine, l’intensité et la puissance de la pensée composeront avec générosité, pureté, piété, avec tendresse et espérance, avec courage et orgueil, plus se refléteront dans les âmes de mes frères les harmonies, les émotions perceptibles et propres à chacune de leurs sensibilités. (…)

Sous les voûtes de l’église, fraîche en toutes saisons, lieu où les chants s’élèvent, se brisent, se multiplient dans une grave résonance, l’âme s’illuminera autant par les effusions de la prière que par l’envoûtement d’un paradis de pierres. »

Fernand POUILLON
Les pierres sauvages

Des moines de mer à la basilique Saint-Vincent ?

Après le masque feuillu, le basilic et le coq, reprenons notre petit tour d’horizon des drôles de créatures qui peuplent la basilique avec ces êtres à tête humaine encapuchonnée et au corps évoquant celui d’un poisson ou d’un dragon.

Dans son magnifique « Bestiaire du Moyen Âge », Michel Pastoureau mentionne la croyance ancienne en l’existence d’une créature qui pourrait correspondre à la nôtre, le moine de mer, « être hybride qui a une tête d’homme tonsuré et qui porte une sorte de capuchon monastique sur les épaules, mais dont les bras sont remplacés par des nageoires et dont le reste du corps, entièrement recouvert d’écailles, se termine par une queue de poisson.  A son image se présente l’anatomie d’autres créatures moitié humaines ou animales, moitié « empoissonnées » comme dit la langue du blason du XVe siècle : le prêtre de mer, la nonne de mer, l’évêque de mer, le chien de mer, l’âne de mer, le porc de mer, la vache de mer, le lion de mer (…). »

C’est au XVIe siècle que des hommes de science, Conrad Gesner, Guillaume Rondelet, Pierre Belon, mais aussi la reine de Navarre Marguerite de Valois ou le poète Guillaume du Bartas, ont popularisé  le moine de mer et l’évêque de mer, même si la représentation qui en était faite à ce moment-là ne ressemble guère à nos moines vincentiens…

Pourtant, ces créatures étaient déjà bien connues en Europe quand les chapiteaux de Saint-Vincent ont été sculptés, à la fin du XIIIe siècle. Pline l’Ancien, au Ier siècle de notre ère, avait déjà évoqué l’existence certaine d’un « homme marin ». En 1187 dans le Suffolk, sur la côte est de l’Angleterre, des pêcheurs prirent dans leurs filets un poisson à forme humaine qui séjourna pendant six mois dans le château de Barlemew de Glanville. Il mangeait de la viande, mais préférait le poisson, ne parlait pas et ne faisait aucune dévotion à la messe. Un beau jour, il s’en alla et on ne le revit plus. Au XIIIe siècle (d’autres sources situent cette anecdote en 1531), un évêque de mer fut capturé par des pêcheurs et présenté au roi de Pologne à qui il demanda à être libéré. Quand le roi accéda à sa requête, il fit le signe de croix et disparut dans les profondeurs.

Mais Michel Pastoureau nous apprend également qu’aux XIIe et XIIIe siècles, « l’image que se font alors de la mer les clercs et leurs lecteurs, les prédicateurs et leurs ouailles, est encore très proche de celle que met en scène la Bible : une mer terrible, un monde de chaos et de mort, où agissent des puissances démoniaques qui se déchaînent contre les hommes et contre les moines. »

Alors, ces « moines de mer » de Saint-Vincent (ou quel que soit le nom qu’on leur donne) illustrent-ils une histoire circulant à cette époque, ou étaient-ils seulement destinés à mettre en garde les moines contre les risques de la tentation et du péché ? Cela fait partie des nombreux secrets que la basilique gardera pour elle… pour le plus grand bonheur de notre imagination !

Sources :
. de l’enluminure des animaux de mer : « Bestiaire du Moyen Âge » de Michel Pastoureau, Seuil, 2011 (cette enluminure se trouve à la British Library de Londres)
. de la gravure du moine de mer du XVIe siècle : Bibliothèque nationale de France
. Université de Lyon
. Cryptomundo (en anglais)
 
 

Fiers comme les coqs de Saint-Vincent

Après le basilic, et dans un autre registre, le masque feuillu, continuons notre découverte du bestiaire de la basilique Saint-Vincent, avec son combat de coqs dans le transept sud.

« Cet oiseau domestique familier des basses-cours est depuis l’Antiquité considéré non seulement comme l’animal dont le chant marque le lever du jour, mais aussi comme un volatile capable d’écarter les maladies et qui effraie serpents et lions.

Au Moyen Âge, son cri est assimilé à la lumière ayant vaincu les ténèbres. Au IVe siècle, saint Ambroise pouvait écrire : « Il est doux le chant du coq dans la nuit. Non seulement il est doux, mais il est aussi utile (…). Quand il chante, il repousse les embûches du voleur ; il fait lever le jour et illumine le ciel (…), il rend à tous l’espérance. » A la même époque, Prudence de Saragosse (348-405) voit dans le coq le symbole de la vigilance qui réveille les assoupis et fait trembler les démons : « On dit que les démons qui errent, réjouis par les ténèbres des nuits, au chant du coq sont effrayés et se dispersent plein de crainte. » Le coq gargouille posté à l’est de la cathédrale de Saint-Dié n’attend-il pas le lever du jour ? Le coq devient ainsi au Moyen Âge l’image des saints éclairant l’univers. Il incarne la Résurrection et le Christ ranimant les âmes. La répétition quotidienne de son chant devient pour saint Germain d’Auxerre (Ve siècle) l’image de la puissance divine manifestant sa grandeur même dans les plus petites choses.

Le panneau losangé de la cathédrale de Metz et le chapiteau dans la nef de l’église Saint-Andoche de Saulieu montrent plutôt le naturel agressif et combatif de l’animal : deux coqs sautent furieusement l’un contre l’autre. A Saulieu, ils sont encadrés par deux hommes, l’un se bouchant les oreilles, l’autre criant, qui symbolisent peut-être les fidèles réveillés par les cris du coq, c’est-à-dire par la prédication. S’agit-il aussi d’illustrer ces paroles de Salomon : « Quand le coq part au combat, il n’est roi qui lui résiste » ?  »

Source : « Dossier de l’Art no. 103, le symbolisme du bestiaire médiéval sculpté  » , décembre 2003-janvier 2004 ; il est à noter que l’ensemble des illustrations de ce dossier proviennent d’édifices religieux du nord-est de la France (Lorraine, Alsace, Bourgogne), la cathédrale de Metz y étant particulièrement bien représentée.

Le basilic de Saint-Vincent

Après le masque feuillu, continuons notre découverte de l’iconographie sculptée de Saint-Vincent avec le basilic du collatéral nord.

Animal légendaire, le basilic est issu d’un oeuf couvé par un crapaud dans du fumier. Il a le poitrail et les ailes d’un oiseau, et la queue d’un reptile. C’est de sa huppe en forme de couronne qu’il tire son nom (du grec basileus, roi). Il est considéré comme le roi des serpents et l’une des quatre représentations du diable. Dans la Kabbale, il est la monture de l’ange infernal Azagel. Son regard, son souffle, son sifflement, les germes des maladies contagieuses qu’il transporte sont mortels pour tout être ou animal qui le rencontre, mais il meurt de croiser son propre regard dans un miroir.

Sur les chapiteaux de nos églises, il évoque les tentations et le péché que le fidèle doit expier, comme le Christ a vaincu le démon.

Sources :
. « Un pèlerinage intérieur« , Paule Amblard
. « Le bestiaire des cathédrales« , Pierre Ripert
. « Dossier de l’Art no. 103, le symbolisme du bestiaire médiéval sculpté« , décembre 2003-janvier 2004 ; il est à noter que l’ensemble des illustrations de ce dossier proviennent d’édifices religieux du nord-est de la France (Lorraine, Alsace, Bourgogne), la cathédrale de Metz y étant particulièrement bien représentée.
 

Le masque feuillu de Saint-Vincent

Les bâtisseurs de l’abbaye Saint-Vincent étaient des hommes facétieux qui ont parsemé l’intérieur et l’extérieur de personnages drôlatiques dont il n’est pas évident aujourd’hui de comprendre la raison d’être. Mais qu’importe après tout ! Leur présence nous enchante, et nous rendent ces tailleurs de pierre éminemment sympathiques !

Faisons la connaissance du premier d’entre eux, également un des plus facilement visibles : le masque feuillu (ou masque-feuille, ou tête de feuille, ou visage-feuille… selon les sources) qui commence la frise de feuilles polylobées de la première travée est.

Ce masque n’est pas sans rappeler celui du carnet de Villard de Honnecourt, maître d’oeuvre et dessinateur du XIIIe siècle (voir la description très complète de celui-ci et de son époque sur le site de la Bibliothèque nationale de France, dont cette reproduction est extraite).

Julianna Lees, anglaise installée dans le Périgord (voir son site en lien « The Green Man of Cercles »), se désole que les masques feuillus ne fassent pas l’objet de plus de curiosité en France alors qu’ils sont très populaires dans les pays anglo-saxons sous le nom de « Green Man » (« Blattmaske » en allemand). Peut-être cela est-il en train de changer, puisque c’est un autre masque feuillu qui a servi d’affiche à l’exposition « Paris, ville rayonnante » au printemps dernier au musée de Cluny à Paris.

Elle nous expose ici, en français, son explication de ces drôles de figures, et nous en présente beaucoup d’autres, de différents horizons :

http://www.green-man-of-cercles.org/articles/homme_vert.pdf