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Article de Rapahël Jodeau paru sur le site de Sauvons l’art le 7 juin 2013

L’art… Cette chose un peu vaporeuse, là-haut, qu’on regarde du coin de l’oeil, qu’on vient découvrir dans le brouhaha des musées histoire de pouvoir dire que le Louvre, on l’a visité, nous ! On s’extasie devant quelques tableaux, qu’on montre à des amis qui n’y voient pas matière à pavoiser. Alors on rentre dans sa coquille en se disant que c’est une histoire de goût.

On sait qu’il y a bien quelques personnes qui essaient de faire quelque chose, mais on ne sait pas bien quoi, et puis cela ne nous intéresse pas. Il y a d’autres enjeux plus graves, dont la bataille est plus glorieuse, qui méritent qu’on se batte vraiment. Mais l’art… Franchement, vous y croyez vous ?

Hé bien oui ! Moi j’y crois… Pas comme une chose vaporeuse, pas comme comme quelque chose d’accessoire, mais comme une donnée fondamentale de la société.

L’art est un signe des temps. On peut analyser une société en fonction de son art. Si elle est humble, on y verra se construire des cathédrales sans que personne ne revendique les avoir faite. Et malgré cette absence de générique, le travail est bien, si bien fait qu’il défie les âges, ultime témoignage d’un temps que nous ne connaissons plus. Les flèches se dressent en ce moment vers le ciel, silencieuses au milieu du brouhaha et de l’agitation. Même l’effervescence touristique que les marchands du temple y mettent ne semble pas troubler leur sérénité. Elles sont là, debout, et si on les détruit, on n’aura nuit qu’à nous-même.

L’art dénonce son époque, c’est ainsi. Dans notre société de consommation, il n’est plus qu’un produit parmi d’autres. En face de la permanence de notre beau patrimoine, s’érigent les installations de quelques mois, quelques semaines, quelques jours parfois. Dans les ateliers, quelques peintres s’agitent sur leurs pinceaux. La condition de leur survie est leur production. Que ce mot est devenu vilain ! Trop d’exigence technique nuit à la production. Alors on barbouille, et un ! Un tableau pour qui veut ! Et on la revendique cette œuvre, notre magnifique œuvre ! Et il ne faudrait pas que quelqu’un vienne ricaner ou la moquer un temps soit peu. C’est qu’on est susceptible !

Notre art nous trahit. Alors que les grecs y cherchaient la beauté des corps, nous y recherchons la sensualité, ou de quoi nous faire frissonner, de quoi nous créer des sensations. On va à l’art comme à Disneyland…

L’art est aussi un euphorisant. Grâce à lui, nous vivons mieux. Ceux qui ne me croient pas devraient vraiment jouer le jeu de l’art. Certains tableaux font basculer dans une telle contemplation, du fond comme du geste, qu’on n’en sort qu’avec regret, en espérant pouvoir y revenir. Une galeriste me racontait hier l’histoire d’un médecin qui revenait tous les soirs sans joie et sans appétit, miné par ce qu’il voyait défiler dans son cabinet, et qui s’est rendu compte, un jour que les tableaux qu’il lui avait acheté lui rendait l’appétit et le goût de vivre. Il faut se rendre aux vernissages d’artistes dignes de ce nom, non pas comme des petits consommateurs fébriles, ou comme des snobinards en quête d’avoir quelque chose à raconter, mais comme des enquêteurs, sur la trace de quelque chose qui se fait de plus en plus rare : la beauté. Un regard d’une mère pour son enfant capté par le pinceau, la puissance d’une charge de cavalerie figée par le peintre, la force d’un athlète immortalisée par le sculpteur. Il faut prendre le temps. Notre temps est précieux. Pourquoi l’utiliser à visionner des powerpoint pour ménagère en mal de joliesse, à raconter notre vie sur Facebook, à pianoter des textos, à nous battre toujours contre tout et tout le monde, toujours pour de glorieux motifs ? Nos soirées sont si fatiguées, nos repos si liquides, nos fêtes si bruyantes et nos musiques si endiablées… Pourquoi l’énergie dont nous avons tant besoin ne serait-elle pas infiniment récupérable dans ces moments de silence, en tête-à-tête avec nous même ou quelque chose de plus grand ? Même les cérémonies religieuses sont saturées de chansons, de parlotte… Comme si la fureur de nos villes, sachant que dans ce silence se réveillent les héros, voulait nous empêcher de puiser cette force tranquille dont nous avons tant besoin.

L’art nous fait aimer. Il nous fait aimer l’oeuvre, bien sûr mais, au-delà, ce qu’elle figure. La paternité, le pardon, la magnificence, le courage ou, oserai-je le dire ? la Foi. L’amateur d’art est porté vers, enchanté par une magie bien pure, qui lui fait fuir les charlots du concept pour se tourner vers les rossignols du burin. Celui qui aime vraiment l’art se lasse d’écouter quelqu’un parler de son œuvre. Ce qu’il veut, c’est la voir, l’appréhender, la toucher même. La communication n’est pour lui que verbiage. Il lui préfère l’authenticité du contact direct. L’artiste authentique ne veut pas qu’on le rencontre lui. Il veut nous présenter à Dame noblesse. N’a-t-on pas plus que jamais besoin de ce que l’art nous offre ?

L’art est aussi partage. Quand on aime une œuvre, on veut la faire découvrir, passionnément. On veut communier avec d’autres sur ce qui nous fait vibrer.

Avec ses enfants d’abord. On ne transmet que ce que l’on a, et si l’on ne prend pas le temps d’aimer ce qui est beau, comment pourrions-nous passer la flamme aux générations à venir ?

Avec ses amis ensuite. Quand on parle d’art, on se découvre, on se révèle. On se connaît mieux, soi et les autres. N’avons-nous pas besoin de ces échanges aujourd’hui qu’hommes et femmes ne se voient que pour s’étreindre, où l’amitié déserte les entreprises, les foyers même ?

L’art est, à sa manière, « rhétorique. » Un tableau bouleversant, une musique apaisante, une sculpture qui semble nous regarder avec douceur convainquent plus que toutes les formules conjuratoires qui peuplent nos télévisions, nos journaux, et nos réseaux sociaux, toutes ces déclarations d’intention en carton pâtes de paix, d’amour, de fraternité et de solidarité qui paraissent si fades même dans la bouche de nos jolies miss France…

Et pourtant l’art n’a jamais été si malmené. Trouver la beauté est une chose rare. Ceux qui pensent la trouver dans les musées oublient que ceux-ci sont les gardiens du passé. Mais où chercher dans la création d’aujourd’hui ? C’est devenu un jeu de piste… (…)

 

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