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« L’humain, doté d’entendement et de conscience, ne peut se suffire de la seule réalité tangible. Il est capable de représentations mentales, de spéculations abstraites et, comme on sait, le monde métaphysique a déterminé son destin d’une façon extrêmement décisive. Cette capacité lui a été précieuse pour s’imposer dans un univers hostile où sa vulnérabilité physique n’aurait pu triompher de l’adversité et des rigueurs de la condition de survie. Il est le seul, semble-t-il, à pouvoir, par ses aptitudes intellectuelles et manuelles s’adapter à tous les biotopes, d’un pôle à l’autre de la planète. On peut considérer que l’aptitude à modifier artificiellement une réalité rigoureusement prédéterminée pour toutes les autres créatures constitue les germes de la culture. Les obstacles que la nature oppose à la pérennité de l’humain aiguise sa perception du réel, et l’instinct de survie développe ses aptitudes à mettre en valeur les ressources que la nature lui propose pour assurer sa pérennité.

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La révolution néolithique met fin à la dépendance stricte à l’égard des ressources spontanées des divers biotopes. L’humain participe enfin à la création de son alimentation. Cette activité vitale s’appelle « agriculture », à laquelle nous devons la force hautement symbolique de la culture. L’acte de cultiver ne concerne plus la seule activité agraire mais est appliqué à toute action destinée à valoriser, à développer une potentialité, une ressource ou une aptitude. On cultive les prédispositions d’un enfant, l’art, les sciences, l’amitié, etc. A partir de l’agriculture, la culture s’exprime dans les deux composantes, le concret et l’abstrait. La sécurité alimentaire avec la production et le stockage des aliments réduit chez l’être humain l’obsession de la survie et libère son esprit qui peut vaquer à toutes les spéculations culturelles. C’est à cette libération que les grandes civilisations doivent leur essor. Avec son imagination, l’être humain crée des mondes, les cosmogonies, et tout un univers mythique se développe. Chaque peuple tente la cohésion et la cohérence de sa vision du monde. IMG_1337

Cette condition est indispensable à l’apaisement d’une pensée interrogative souvent inquiète face à l’immensité du mystère dont nous sommes à la fois les observateurs et les sujets. Les interrogations sur le ciel et la terre, le bien et le mal, la vie et la mort, le visible et l’invisible, le féminin et le masculin… constitueront les archétypes indissociables de la condition des êtres humains. Les paramètres comme le temps, l’espace, la personne, la causalité et l’objet constituent des invariants applicables à tous les humains. Seul l' »habillage » culturel varie. L’universalité et l’unité du genre humain sont sur ce plan incontestables. comme elles le sont au niveau physiologique.

Qu’en est-il aujourd’hui de la problématique culturelle ? De notre point de vue, nous assistons à l’évacuation de toutes les expressions culturelles non conformes à la définition qu’en a fait la modernité. Dans ces conditions, un bon charpentier, agriculteur, maçon, menuisier, médecin, cuisinier, etc, ne figurent pas dans le phalanstère de la culture. (…)

A l’érosion des sols, de la biodiversité, il faut ajouter celle des savoirs et des savoir-faire traditionnels que nous avons la stupidité de laisser ou de faire disparaître alors qu’à l’évidence ils seraient indispensables à un avenir qui ne soit pas subordonné à la seule combustion et consommation énergétique. Il est donc urgent de définir la culture comme étant tout ce qui concerne les potentialités et les actes humains, qu’ils s’adressent à la subjectivité, au monde des abstractions ou à la sphère tangible de notre existence. Il est temps que l’éducation prenne en compte cette nécessité pour ne produire ni des intellectuels infirmes, ni des manuels souvent considérés comme des indigents de l’esprit. Vive la culture libérée des ghettos et de l’arbitraire de l’élitisme culturel ! »

Pierre RABHI, Conscience et environnement, Le Relié, 2013

Pierre Rabhi donnera une conférence le 27 mai 2014 à 20h00 dans le cadre des « Grandes Conférences des Récollets 2014 » sur le thème « L’aube indécise d’un nouveau monde ».
Metz Congrès – Rue de la Grange aux Bois, 57070 Metz (57)

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