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« Après que la lie du monde se fut décantée en Europe occidentale, que Goths, Francs, Normands et Lombards se furent unis à la pourriture de l’ancienne Rome pour former un assemblage de races hybrides, toutes particulièrement féroces, sanguinaires, stupides, rusées, brutales et sensuelles, comment tout cela a-t-il pu donner naissance au chant grégorien, aux monastères, aux cathédrales, aux Poèmes de Prudence, aux Histoires de Bède, aux Morales de Grégoire le Grand, à la Cité de Dieu de saint Augustin, aux écrits de saint Anselme, de saint Bernard, aux Poèmes de Caedmon, Cynewulf, Langland, Dante, à la Somme de saint Thomas, et à l’Opus Oxoniense de Duns Scott ?

Pourquoi, même aujourd’hui, trouve-t-on en France dans un colombier ou une grange bâtie par de simples maçons, ou un charpentier et son compagnon, plus de perfection architecturale que dans les édifices qu’une stupidité éclectique élève à prix d’or sur les terrains des universités américaines ?

En arrivant en France, ma terre natale, en 1925, je revenais aux sources mêmes de la vie intellectuelle et spirituelle, sources si puissamment purifiées par la grâce, que la corruption et la décadence des Français contemporains n’ont pu les polluer.

C’est en France qu’on trouve les plus authentiques manifestations de délicatesse, de grâce, d’intelligence, d’esprit, de compréhension, d’équilibre et de goût. Les basses collines, les grasses prairies et les vergers de Normandie, les montagnes nettement découpées, lumineuses et arides de Provence, les vastes vignes rouges du Languedoc, toute la terre de France semble avoir été modelée avec une spéciale perfection, pour servir de cadre aux plus belles cathédrales, aux villes les plus intéressantes, aux monastères les plus fervents, aux universités les plus célèbres.

Chose admirable, les qualités de la France forment un tout harmonieux ; qu’il s’agisse d’art culinaire, de logique ou de théologie, d’architecture ou de contemplation, de culture de la vigne ou de sculpture, d’élevage ou de prière, la France surclasse toutes les autres nations.

Pourquoi les chansons des petits enfants de France sont-elles plus gracieuses, leurs façons de s’expliquer plus intelligentes, leurs regards plus profonds que ceux des enfants des autres pays ? Qui pourrait l’expliquer ?

Je suis heureux d’être né sur votre sol, ô France ; je suis heureux aussi que Dieu m’ait ramené à vous avant qu’il fût trop tard. »

Thomas Merton (1915-1968), La nuit privée d’étoiles, 1951

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