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Jean-Paul Kauffmann ou le pèlerin de la MarneExtrait du très beau livre de Jean-Paul Kauffmann Remonter la Marne (Fayard, 2013).

« Non loin du tombeau de Bossuet, je me suis assis dans la nef près d’un pilier, débarrassé de mon sac posé sur la chaise voisine. L’église lumineuse sentait la pierre blanche, ce coquillé du calcaire et une odeur poudrée de vieux livre, aucunement moisie, quelque chose de blet ressemblant au parfum de vieilles pommes rangées sur un carrelage. Quel moment délicieux ! Les bruits de l’extérieur me parvenaient étouffés : touches de klaxon, percussions régulières d’une masse sur le bois, staccato d’un marteau-piqueur. Ce léger brouhaha contrastait avec l’intérieur où le moindre pas, le grincement d’une chaise, le battement de la porte capitonnée retentissait, amplifié par la réverbération. (…)

L’odeur du marbre dans cette église. Même le marbre a une odeur. Il a beau être impénétrable, il exhale une curieuse sensation de givre, acide, dur, piquant. Il me faut débusquer ces effluves chaque fois que je découvre une ville, un village, un site. L’empreinte. La trace d’un parfum ou d’un monument.

« L’empreinte, le passé, ça suffit, intéresse-toi donc au présent », m’avait exhorté [mon amie] Jeanne. Mais ce passé ne cesse de me demander des comptes. J’ai besoin de cet air, de sentir le fluide impalpable qui nous constitue, de recevoir sur mon visage cette ventilation. Cette diffusion s’effectue dans un rapport actif au présent. Il m’aide à mesurer le chemin parcouru. J’ai alors le sentiment de me trouver au coeur du paradis sur terre. Je ne possède d’autre existence que cette vie, certes arc-boutée au passé, mais cet appui, je le vois surtout comme un moyen d’exercer une poussée, une résistance contre le temps présent.

Cette dépendance me permet de tenir dans un monde dont on nous répète qu’il est riche, ouvert, imprévu. Je suis assez bien parvenu à échapper à son emprise. Le monde actuel a beau être quadrillé, il existe beaucoup de trous, de failles. Ce pays possède la grâce. Il a le chic pour ménager une multitude d’interstices, d’infimes espaces permettant de se soustraire à la maussaderie générale. Ce retrait, cette stratégie d’évitement face à l’affliction des temps sont à la portée de tous. Il suffit de ne pas se conformer au jugement des autres, à la prétendue expertise de ceux qui savent. Depuis mon départ, j’ai rencontré des hommes et des femmes qui pratiquent une sorte de dissidence. Ils ne sont pas pris dans le jeu et vivent en retrait. Ils ont appris à esquiver, à résister, et savent respirer ou humer un autre air, conjurer les esprits malfaisants. Ces conjurateurs tournent le dos aux maléfices actuels tels que la lassitude, la déploration, le ressentiment, l’imprécation. Sans être exclus, ils refusent de faire partie du flux. »

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