Le dépôt de mendicité du quartier Saint-Vincent entre 1793 et 1800 (2)

Suite de l’article paru sur ce blog en février 2011, extrait de « Le chirurgien Morlanne » de Lucien Bouchon, Editions Spes, Paris, 1928 :

Le dépôt de mendicité du quartier Saint-Vincent entre 1793 et 1800

« Etienne-Pierre Morlanne allait avoir vingt ans quand il prit dans cet établissement un service régulier.

Aux filles douteuses, aux vagabonds, de plus en plus rares d’ailleurs, ramassés par les gendarmes, pouilleux, galleux, infirmes, scrofuleux, aux fous et épileptiques, capables de troubler l’ordre et la tranquilité des hôpitaux, s’ajoutèrent bientôt, par crainte de contagion, les malades des autres prisons, qu’il était difficile de soigner dans leurs insalubres locaux.

Le Dépôt de mendicité de Metz, tout en restant une maison de force pour les filles scandaleuses ou un asile pour celles qui avaient besoin de soins, devint donc, en même temps que le déversoir des hôpitaux, l’infirmerie pénitentiaire de la ville. Et Dieu sait si les cachots regorgeaient alors de monde !

On devine le méli-mélo de cette population : traînards ou soldats déserteurs, femmes ou filles sur le point de devenir mères, innocents, estropiés, libertins, suspects, parents d’émigrés, enfants, nourrissons, vieillards, buveurs, détraqués, voleurs ou malchanceux, toutes les infortunes, toutes les misères physiques et morales, entassés dans l’hôtel désaffecté. (1) (…)

Pour une infime rétribution, les valides, un tiers à peine sur cent vingt ou cent cinquante, étaient occupés au service ordinaire de la maison ou filaient de la laine au grenier dans une installation mal commode.

A tout ce monde de misère étaient attachés un médecin, un chirurgien, un apothicaire et l’aide en chirurgie.

Quand le médecin ne venait pas, le chirurgien, en plus de son service, visitait les fiévreux, et quand le chirurgien à son tour s’absentait, tout retombait sur l’aide en chirurgie, qui était un peu l’interne de l’hôpital.

Le régisseur le dira dans un rapport où il suggère des économies :

« C’est l’aide en chirurgie qui fait toujours le service du chirurgien en chef ; celui-ci ne vient pas ordinairement au Dépôt, à cause apparemment d’occupations plus importantes qui le retiennent à l’hôpital militaire, et on ne pense pas qu’il soit à propos d’entretenir deux chirurgiens dans cette maison, puisqu’un seul suffit ; mais comme l’aide en chirurgie a toujours été chargé de ce service, ainsi que de celui des accouchements, qu’il fait avec beaucoup de succès, et qu’il demeure d’ailleurs à côté du Dépôt, on propose de le conserver en qualité de chirurgien de cette maison, en lui accordant les appointements du chirurgien en chef. »

Ceci était écrit le 1er février 1797, et Morlanne ne gagnait toujours au Dépôt que ses deux cents francs par an. Bientôt, même, il n’allait plus rien toucher du tout.

Toute cette période, de 1792 à 1798, fut d’ailleurs extrêmement pénible pour le Dépôt de mendicité, comme pour les autres hôpitaux. La Révolution avait mis toute sa hâte à jeter bas les institutions d’Ancien régime; mais il est plus facile de détruire que de reconstruire : les assistés furent les premiers à s’en apercevoir.

Si considérables qu’aient été sous la monarchie les biens du clergé ou à quelques abus qu’ils se soient prêtés, ils étaient du moins grevés de fortes charges, charité, hôpitaux, enseignement, qui allégeaient d’autant le budget de l’Etat.

L’assemblée nationale, en s’emparant de ce patrimoine, tarissait la source principale des revenus des pauvres. La Convention acheva l’oeuvre étatiste inspirée par les philosophes de XVIIIe siècle. Elle porta à son compte les fondations et biens des hôpitaux et promit d’entretenir ces institutions bienfaisantes, que l’Eglise avait formées.

Mais tout ne put être réorganisé en quelques jours. Il fallut même, après expérience, revenir à des pratiques anciennes, comme les biens-fonds des hospices. Le Trésor fut souvent vide, et les assignats, imaginés pour le remplir, perdirent très vite leur valeur d’argent, pour ne plus garder que celle du papier. (…)

La pénurie de toutes choses, plus accentuée à certaines époques, ne facilitait pas le gouvernement de ce petit monde, indiscipliné par nature.

De Morlanne, on n’entend ni plaintes, ni cris, mais des pétitions sur un ton modéré, celle-ci entre autres, qui peut donner quelque idée de son activité. Elle est du 22 août 1795.

« L’élève en chirurgie du Dépôt de mendicité, chargé des accouchements, observe à l’Administration du district que, depuis longtemps, il fait ce service extraordinaire pour une modique somme de trois francs en assignats, qu’il n’a pas reçu d’augmentation depuis qu’on a cessé de le payer en numéraire, et qu’en conséquence il espère de la justice des citoyens administrateurs qu’ils voudront bien lui accorder une indemnité proportionnée à ses peines, étant obligé de passer des journées et des nuits entières pour donner aux femmes en couches les soins nécessaires. »

Il ne mesurait donc pas à la parcimonie des versements administratifs ni son zèle ni sa fatigue.

Trois ans plus tard, l’administration du Dépôt était transformée en entreprise au compte de François Delacombe, entrepreneur de tous les dépôts de mendicité de la république (22 octobre 1798 – 22 mars 1801), et le poste, donc aussi le traitement, de l’aide en chirurgie ne tarda pas à être officiellement supprimé (janvier 1799). Morlanne n’en continua pas moins sa tâche, sans rien recevoir, tellement il avait fait sienne la vie de ces pauvres reclus.

Il fallut que son maître Ibrelisle, qui gardait la direction médicale du Dépôt, réclamât pour lui, lorsque la régie fut reprise, le rétablissement de son poste d’aide-chirurgien avec un traitement en conséquence. »

(1) Il ne semble pas que les condamnés politiques ou les suspects valides aient été amenés au Dépôt, mais plutôt à l’abbaye Saint-Vincent, transformée en maison d’arrêt au plus fort de la Terreur.
 

Socle de la statue d’Etienne-Pierre Morlanne
dans la cour de la Maternité Sainte-Croix
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