Après le masque feuillu, le basilic et le coq, reprenons notre petit tour d’horizon des drôles de créatures qui peuplent la basilique avec ces êtres à tête humaine encapuchonnée et au corps évoquant celui d’un poisson ou d’un dragon.

Dans son magnifique « Bestiaire du Moyen Âge », Michel Pastoureau mentionne la croyance ancienne en l’existence d’une créature qui pourrait correspondre à la nôtre, le moine de mer, « être hybride qui a une tête d’homme tonsuré et qui porte une sorte de capuchon monastique sur les épaules, mais dont les bras sont remplacés par des nageoires et dont le reste du corps, entièrement recouvert d’écailles, se termine par une queue de poisson.  A son image se présente l’anatomie d’autres créatures moitié humaines ou animales, moitié « empoissonnées » comme dit la langue du blason du XVe siècle : le prêtre de mer, la nonne de mer, l’évêque de mer, le chien de mer, l’âne de mer, le porc de mer, la vache de mer, le lion de mer (…). »

C’est au XVIe siècle que des hommes de science, Conrad Gesner, Guillaume Rondelet, Pierre Belon, mais aussi la reine de Navarre Marguerite de Valois ou le poète Guillaume du Bartas, ont popularisé  le moine de mer et l’évêque de mer, même si la représentation qui en était faite à ce moment-là ne ressemble guère à nos moines vincentiens…

Pourtant, ces créatures étaient déjà bien connues en Europe quand les chapiteaux de Saint-Vincent ont été sculptés, à la fin du XIIIe siècle. Pline l’Ancien, au Ier siècle de notre ère, avait déjà évoqué l’existence certaine d’un « homme marin ». En 1187 dans le Suffolk, sur la côte est de l’Angleterre, des pêcheurs prirent dans leurs filets un poisson à forme humaine qui séjourna pendant six mois dans le château de Barlemew de Glanville. Il mangeait de la viande, mais préférait le poisson, ne parlait pas et ne faisait aucune dévotion à la messe. Un beau jour, il s’en alla et on ne le revit plus. Au XIIIe siècle (d’autres sources situent cette anecdote en 1531), un évêque de mer fut capturé par des pêcheurs et présenté au roi de Pologne à qui il demanda à être libéré. Quand le roi accéda à sa requête, il fit le signe de croix et disparut dans les profondeurs.

Mais Michel Pastoureau nous apprend également qu’aux XIIe et XIIIe siècles, « l’image que se font alors de la mer les clercs et leurs lecteurs, les prédicateurs et leurs ouailles, est encore très proche de celle que met en scène la Bible : une mer terrible, un monde de chaos et de mort, où agissent des puissances démoniaques qui se déchaînent contre les hommes et contre les moines. »

Alors, ces « moines de mer » de Saint-Vincent (ou quel que soit le nom qu’on leur donne) illustrent-ils une histoire circulant à cette époque, ou étaient-ils seulement destinés à mettre en garde les moines contre les risques de la tentation et du péché ? Cela fait partie des nombreux secrets que la basilique gardera pour elle… pour le plus grand bonheur de notre imagination !

Sources :
. de l’enluminure des animaux de mer : « Bestiaire du Moyen Âge » de Michel Pastoureau, Seuil, 2011 (cette enluminure se trouve à la British Library de Londres)
. de la gravure du moine de mer du XVIe siècle : Bibliothèque nationale de France
. Université de Lyon
. Cryptomundo (en anglais)
 
 
Publicités