1582 : le saut de puce à rebours de sainte Lucie dans le cours des saisons

« A la sainte Luce (ou Lucie), les jours s’avancent du saut d’une puce« , dit le dicton populaire. Fêtée le 13 décembre, ce sont pourtant aujourd’hui les nuits qui continuent d’avancer de quelques sauts de puce ! Ce dicton disait pourtant vrai jusqu’en 1582, puisque dans l’ancien calendrier julien qui eut cours jusqu’à cette année, le 13 décembre était situé après le solstice d’hiver.

Le site PERSEE du ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation, publie en ligne « Noël le 15 décembre, la réception du calendrier grégorien en France (1582) » de Jérôme Delatour (Bibliothèque de l’école des chartes, 1999).

Le résumé qui va suivre en sera forcément partial, puisqu’il évoquera principalement le calendrier liturgique, et bien sûr sainte Lucie. Pour connaître tous les tenants, aboutissants et rebondissements de ce changement, il convient de lire le document en ligne en entier.

« L’année julienne, instaurée par César en 45 av. J.C., était de 365 jours un quart. Elle excédait l’année astronomique, qui correspond au temps que met le soleil pour opérer sa révolution, de 11 minutes 14 secondes environ. Dans l’immédiat, l’erreur parut négligeable ; mais un siècle plus tard, elle atteignait déjà 18 heures 40, soit près d’un jour. Peu à peu, le retard du calendrier sur le cours réel du soleil entraîna un désaccord entre les mois et les saisons. A la fin du XVIe siècle, ce décalage atteignait treize jours. Il dérangeait la plus importante des fêtes chrétiennes, Pâques, sur laquelle toutes les fêtes mobiles sont réglées. »

Le pape Grégoire XIII était le seul à même de mener à bien cette réforme, bien que son autorité soit contestée dans de nombreux pays. La bulle Inter gravissimas du 24 février 1582 « supprimait, par rapport au calendrier julien, trois bissextiles tous les quatre cents ans, à savoir les années centenaires non multiples de 400 (1700, 1800 et 1900 par exemple). Par ailleurs, pour rattraper d’un coup le retard accumulé sur l’année solaire depuis le concile de Nicée [325], on sauterait dix jours dans le calendrier. Ce saut était prévu pour le jour suivant le 4 octobre 1582. Ce jour, qu’on aurait dû compter le 5, serait compté le 15 octobre. Enfin, la bulle rénovait le calcul du cycle de la lune, sur lequel la date de Pâques est réglée. Celui-ci n’utiliserait plus le nombre d’or, fondé sur une observation inexacte du cycle lunaire, mais le système des épactes. »

Le nonce en France, Giovanni Battista Castelli, reçut ce nouveau calendrier de Rome le 19 ou le 20 juin 1582. Il en fit parvenir un exemplaire au roi Henri III, qui lui fit savoir qu’il le recevait favorablement. Privilège d’impression à un imprimeur unique mais peu pressé et délai des courriers entre Paris et Rome (40 jours aller/retour) font que la France ne peut mettre en place le nouveau calendrier au 5/15 octobre 1582 comme prévu. Il est donc décidé d’attendre un an pour opérer cette réforme, puis la date est ramenée à début 1583. Mais le roi de France et son Conseil décident finalement de la mettre en place fin 1582, pour ne pas fêter Noël un autre jour qu’à Rome.

« Un jour ne pouvait être en aucun cas supprimé, c’était la Saint-Martin d’hiver. Le 11 novembre, date traditionnelle de renouvellement des contrats et de paiement des termes, marquait aussi la fin des vacances du Parlement. Le supprimer eût engendré la confusion et des procès sans fin. Il était trop tard pour opérer le changement avant la Saint-Martin. Quant aux jours qui la suivaient, ils étaient trop proches de la décision du Conseil ; jamais celle-ci ne parviendrait à temps aux extrêmités du royaume. Le 25 novembre était le jour de la sainte Catherine, auquel « tout prend racine ». Le 30 était la Saint-André, fête rubriquée, comme une fête importante, dans tous les calendriers. Si l’on instituait le nouveau calendrier juste après le 30 novembre, on supprimait la Saint-Nicolas (6 décembre). Or la Saint-Nicolas était non seulement une grande fête, mais de surcroît la fête d’innombrables communautés, et non des moindres : marchands de vin, maîtres jurés vendeurs de vin sur l’eau, maîtres tondeurs de draps, pêcheurs d’engins, huiliers, chandeliers, porteurs de charbon, bateliers et autres marchands et « mécaniques »… Saint-Nicolas était encore le patron de la confrérie des avocats, procureurs, greffiers, clercs, solliciteurs du Palais, comme des notaires du Châtelet et des procureurs de la Chambre des comptes.

Après le 6 décembre venait enfin la période de calme. Il y avait encore la Conception Notre-Dame le 8 décembre, puis plus rien d’important jusqu’à la Saint-Thomas, le 21. En sautant du 9 au 20, on supprimerait dix jours : ainsi fut décidé. De cette façon, seuls trois saints secondaires se trouvèrent lésés. Les deux premiers, les papes Miltiade (10 décembre) et Damase (11 décembre) n’avaient point de culte en France. Restait sainte Luce, fêtée le 13 décembre, qui était davantage aimée des fidèles. [C’est en France que la sainte était le plus vénérée après l’Italie. Ses principales reliques se trouvaient à Metz.] Elle fut la vraie perdante de la réforme. »

Un certain nombre d’ouvrages furent publiés dans un but d’explication et de vulgarisation du nouveau calendrier. La réforme ne fut cependant pas acceptée sans grincements de dents et récriminations. De nombreux contrats étant réglés sur les fêtes liturgiques, il fallut bien préciser que les échéances seraient prolongées de dix jours.

« Enfin, les saisons étant décalées de dix jours, beaucoup d’adages se trouvèrent faussés et les saisons « dessaisonnées », comme l’écrivait Tabourot des Accords :

« Les observations anciennes des laboureurs estoient rendues inutiles et ne sçavoient plus les bons mesnagers sur quoy se fonder, puisque leurs vers et memoire locale estoit entièrement ruinee par ce moyen, et que pour s’en ressouvenir il estoit necessaire d’adjouster les dix jours retranchez, chose a la verite trop penible et qui seroit cause, pour sa difficulté, de la faire plustost oublier que pratiquer a l’advenir. »

 

C’est pour cette raison que le sieur des Accords se mit en besogne de récrire ou d’adapter les anciens proverbes. On avait accoutumé de dire, par exemple, que

« Le soleil croist a Saincte Luce,
Autant que le saut d’une puce.
Et recognoist on a l’An neuf,
Qu’il est creux du repas d’un boeuf. »
 

ce que les Amiénois disaient :

« A la Sainte Luche
Les jours s’avanc’tent du saut d’une puche.
A l’Saint Thomas
Du pas d’un qu’va. »
 

Mais l’an 1582 fut un double malheur pour sainte Luce. Non seulement sa fête, le 13 décembre, fut supprimée cette année-là, mais le saut des dix jours relégua la Sainte-Luce avant le solstice d’hiver, dans la période où les jours décroissent encore. Tabourot proposa de remplacer le vieux proverbe par celui-ci :

« Le soleil, la veille
De Noël, s’esveille :
A la Sainct Antoine [17 janvier],
Du repas d’un moine. »
 

Ainsi Luce fit-elle les frais du calendrier grégorien. Heureusement pour la sainte, le goût de l’étymologie, qui l’associe à la lumière, fait que sa fête continue, aujourd’hui encore, à susciter des illuminations. »

Ce texte ne nous raconte malheureusement pas comment cet affront à sainte Lucie fut accueilli par les moines de l’abbaye Saint-Vincent et par les pélerins en route vers ses reliques cette année-là. Gageons cependant qu’ils n’en furent pas ravis !

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