Laurent-Charles Maréchal, peintre et maître-verrier messin (suite)

Suite de l’extrait de « Metz et son école de peintres (1825-1870) » de A. Eiselé, Marius Mutelet éditeur, dans lequel il est plus particulièrement question de l’art du vitrail tel qu’il a été pratiqué au fil des siècles, et donc par Laurent-Charles Maréchal au XIXe. Rappelons que cet ouvrage est paru en 1959.

« Que penser des vitraux de Maréchal, atteints de nos jours par le discrédit de tous les vitraux du XIXe siècle ? A lui, comme aux autres verriers de ce siècle, on a reproché d’être resté peintre tout en faisant des vitraux et de n’avoir pas su retrouver les principes originaux et spécifiques de l’art verrier. C’est vite dit. Ce n’est pas inexact, bien sûr, mais c’est incomplet en ce qui concerne Maréchal. On perd de vue que tout artiste est solidaire de son époque, dont sa sensibilité perçoit les données et les exigences avec une particulière acuité. Maréchal n’est pas notre contemporain. Il est le contemporain de Delacroix. Nous autres, du XXe siècle, sommes enfants du XIXe. Il est bien connu que les enfants jugent leur père avec sévérité.

Les modernes demandent de nouveau au vitrail, par un choix conscient, ce que les Gothiques lui demandaient d’instinct : « …sublimer l’architecture, dont il précise la capacité symbolique et colore l’espace même ; il n’en est pas un élément strictement nécessaire, mais il n’est pas indifférent à la définition de la structure qu’il éclaire et de l’intérieur qu’il anime. » (« Le vitrail français », André Chastel, « Problèmes formels »)

De tous temps, les architectes ont eu à résoudre les délicats problèmes que pose la nécessité d’animer l’espace intérieur des grandes constructions. Les Byzantins y faisaient face en couvrant les murs de mosaïques aux couleurs vives et contrastées, accentuées par la luminosité des pays méditerranéens. Les Gothiques, dont les oeuvres s’édifiaient sous une lumière souvent voilée ou blême, imaginèrent de la capter directement par des fenêtres aussi vastes que possible pour l’organiser en un jeu de couleurs et de lignes, à travers le réseau des verres et des plombs : c’est le vitrail, imposé par les vastes cathédrales des pays de brumes ; art essentiellement religieux, accessoirement profane.  Puis, l’art baroque, procédant de formes nées dans les pays du soleil, mais reproduites dans les pays de brumes, art fondamentalement profane, même quand il s’agit d’églises, ouvre ses espaces intérieurs à la lumière naturelle, mais appelle celle-ci à éclairer des formes architecturales dégagées de toute rigidité ; arrondies, souvent extraordinairement souples, enrichies au surplus d’ors, de fresques et de tableaux. L’art dit « classique » n’apporta aucune solution nouvelle, pour la bonne raison qu’il n’y en avait pas. Cependant, cette évolution a fait dépérir l’art du verrier, et l’on avait plus ou moins oublié la fonction essentielle du vitrail.

Aussi, lorsque les Romantiques, dans leur quête souvent naïve de tout ce qui était médiéval, ranimèrent l’art du vitrail, ils semblent avoir perdu de vue à quelle intention, voire à quelle nécessité il répondait initialement. Cela d’autant plus que le XIXe siècle ne construisait pas de cathédrales, sauf exception. C’est ce qui explique que les verriers du siècle dernier furent surtout des « peintres sur verre » qui cherchèrent moins à capter la lumière pour organiser l’espace qu’à reproduire, sur et par le verre, les subtilités et les modulations de la peinture qui régnait sur ce siècle.

Maréchal n’échappe pas au reproche, si reproche il y a. Encore qu’il faille le nuancer en ce qui le concerne, au moins pour certaines de ses oeuvres. En effet, il a pressenti les exigences modernes. Il prévoyait que le progrès technique allait créer des conditions nouvelles où l’art du verrier aurait à résoudre des problèmes qui, pour n’être pas identiques à ceux des artistes médévaux, s’en rapprocheraient néanmoins d’une certaine manière. Il soupçonnait combien l’emploi toujours croissant des charpentes de fer laisserait au verre de plus grands espaces en réduisant les surfaces de maçonnerie. C’est lui d’ailleurs qui fut chargé d’exécuter les verrières de la grande nef du Palais de l’Industrie pour l’Exposition Universelle de Paris en 1855. Il suivait de près le développement de l’emploi des vitraux pour les constructions civiles. Maréchal était très sensible à la beauté des vitraux de Haute Epoque. Tenu par l’optique de son temps, il leur trouvait des analogies avec les meilleures oeuvres romantiques. Nous nous en étonnons ? Bien à tort, car ces analogies existent dans une certaine mesure. Si elles apparaissaient fondamentales à Maréchal, nos contemporains, qui les nient absolument, ne pèchent-ils pas par excès contraire ? Positions extrêmes, en sens inverses, aisément explicables : Maréchal, dans sa réaction contre le classicisme, se réfère au Moyen-Âge et s’en fait un allié ; ce que feront les Modernes, en réagissant, eux, contre le Romantisme. Chacun, pour s’affirmer contre ce qui le précède immédiatement, se cherche des aïeux de Haute Epoque et souligne ce qui le rapproche de celle-ci en niant ce qui en rapprochait ceux qu’il combat et prétend remplacer.

« [Maréchal] termine les vitraux de Notre-Dame de Paris dans la donnée des travaux analogues du XIIIe siècle, écrit Migette. Il pense encore faire les vitraux de Saint-Denis et puis ensuite en prendre à son aise et se reposer un peu. Il a maintenant 59 ans. Il est grand admirateur des maîtres peintres verriers du XIIIe siècle. Comme dessinateur et coloriste, il trouve que les tableaux de M. Delacroix ne s’en éloignent pas tant qu’on pourrait le penser. » (Migette, « Journal », 21 août 1860)

C’est l’un des contresens que nous imputons au XIXe siècle. Est-il certain que nos successeurs seront aussi sévères pour ce siècle qu’on l’est de nos jours ? Attendons. Ce n’est qu’avec le recul du temps ou dans l’espace que les évènements et les hommes, les idées et les oeuvres, tout comme les choses, se mettent à leur place réelle. »

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