L’essor de l’art français vers l’est

Extrait du « Génie de la France » de Louis Hourticq (Presses universitaires de France, 1943), qui évoque les deux styles marquants de la basilique Saint-Vincent : le gothique et le classique.

Rappelons qu’au XIIIe siècle, début de la construction de l’église abbatiale gothique Saint-Vincent, Metz était une ville libre de langue française dans le Saint Empire romain germanique, tout comme Toul et Verdun.

« Les voies fluviales sont franchies par d’autres voies terrestres déjà tracées dans la Gaule ancienne et qui conduisent de Paris vers l’est.  La plus importante passe à Reims, à Verdun, à Metz, à Strasbourg, franchissant la Meuse, la Moselle pour aborder le Rhin. Cette route aussi a déposé sur son parcours des monuments originaires de sa province de départ. Il est deux moments où l’art français connut une grande puissance d’expansion, l’époque gothique du XIIIe siècle, et l’époque des XVII-XVIIIe siècles ; le temps des cathédrales et celui des palais classiques. A Reims, à Verdun, à Toul, à Metz, à Saverne, à Strasbourg, ces deux moments de l’art de France sont brillamment représentés. Dans chacune de ces villes une magnifique cathédrale du XIIIe siècle s’élève, légère et hardie, more francigeno ; non loin, un élégant évêché rappelle que l’art de bâtir n’a jamais été plus raffiné qu’au temps de Louis XV. La Lorraine, l’Alsace, la Rhénanie tout entière, ces régions sur lesquelles la pression ethnique de l’est s’est si fortement fait sentir au cours de l’histoire, ont reçu leur éducation spirituelle de la Méditerranée latine et de l’Occident français.

Les trois évêchés lorrains sont aussi trois forteresses. Auprès des ponts qui franchissent la Meuse et la Moselle, de fines cathédrales gothiques se sont levées comme pour monter la garde sur ces rives guerrières. Ramassée autour de ses deux églises, resserrée dans l’enceinte étroite de Vauban, la petite cité épiscopale de Toul a pourtant trouvé place pour deux admirables cloîtres. En ces régions où les formes mêmes du paysage contiennent de la menace, en cette citadelle contractée par la méfiance, voici deux éclaircies, deux reposoirs où la méditation, dans l’ombre des couloirs, à l’abri du monde, peut s’échapper vers le ciel. La fine et nerveuse cathédrale de Metz se dresse au-dessus de la vieille ville, au centre d’un site militaire, amplifié à l’infini par les îles de la Moselle, et l’immense ceinture de ses forts. Tassé auprès de sa citadelle, Verdun disparaît du paysage derrière les hauteurs qui se sont armées pour interdire l’accès du pont sur la Meuse.

La Lorraine n’avait pas attendu le règne de Stanislas Leczinski, le beau-père de Louis XV, pour faire appel à l’architecture française. Boffrand, un élève de Mansard, avait déjà construit le château de Lunéville. Metz, Toul et Verdun adoptèrent le style des évêchés de style Louis XV ; ils s’accordent si bien avec les cathédrales de style Saint Louis ! (…)

Cette architecture française, dans son essor vers l’est, ne s’est pas arrêtée en Lorraine. Elle a franchi le col de Saverne où elle a laissé un magnifique témoin, le château du cardinal de Rohan. Le même cardinal fit construire auprès de la cathédrale de Strasbourg l’hôtel qui abrite aujourd’hui le musée. Puis notre art a passé le Rhin, conquis l’Allemagne, pénétré jusque chez les Slaves. Pour la seconde fois depuis l’âge gothique, la France donnait une architecture à l’Europe, c’est-à-dire un cadre à sa civilisation. »

N.B. : à Metz, l’évêché de style Louis XV construit à l’ombre de la cathédrale est aujourd’hui… le marché couvert.

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