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Extrait du « Petit éloge du catholicisme » de Patrick Kéchichian (Folio 2€). On peut bien sûr remplacer « Paris » par « Metz » et le nom des églises citées par d’autres plus familières, et profiter d’un samedi particulièrement beau pour venir apprécier la fraîcheur et les lumières d’une certaine basilique…

Géographie

Dans Paris, les églises que je fréquente ou visite parfois constituent des étapes sur un chemin invisible, qui ne mène en apparence nulle part. Qui tournent même en rond autour d’un centre absent. Mais c’est tourner qui importe, c’est marcher qui donne à ce centre sa réalité. Ces étapes ont des noms, qui sont les miens, mais une multitude d’autres parcours sont possibles : Saint-Paul et Saint-Gervais, Notre-Dame-des-Victoires, Saint-Eustache, la Trinité, la basilique du Sacré-Coeur, Saint-Eloi et, sur l’autre rive, Saint-Médard, Saint-Thomas-d’Aquin, Saint-Sulpice, et aussi Saint-Léon, Saint-Pierre-de-Montrouge… Autour de ces lieux, comme ordonnées à eux, les rues, les places ne sont plus agencées dans le désordre. Dans ma jeunesse, les églises parisiennes m’étaient presque invisibles, indifférentes. Je me souviens de ce désordre, et de l’espèce de perdition qu’il entraînait. Il ne s’agissait alors ni de marcher, ni de tourner mais d’errer, de se heurter aux murs, aux porches et aux portes que je croyais à jamais fermées, interdites, âme chagrinée, âme en peine. Juste avant cela, enfant, les tours dissemblables de Saint-Sulpice et le massif monument qu’elles surmontent me semblèrent écrasants, dépourvus de tout charme, ou d’un charme un peu désuet et usé, décadent… « Sur cette place, comme dans les rues Servandoni, Garancière, Férou qui l’avoisinent, l’on respire une atmosphère faite de silence bénin et d’humidité douce. Ça sent le placard oublié et un peu l’encens. » (Huysmans, Là-bas)

Ce temps est loin, même si je le regarde encore aujourd’hui avec tendresse – « une tendresse perpétuellement traversée d’effroi » (Charles Du Bos). Ce regard est comme le paiement d’une dette secrète, incalculable. (…)

À présent, les églises de Paris, avec leurs tours ou leurs dômes, balisent secrètement, à mon attention, une certaine pérégrination urbaine et atténuent la solitude attachée à mes pas. Elles me donnent à habiter autrement la Ville, me la rendent familière et vivante. Spirituelle. Lieux de silence et de retrouvailles, elles sont comme la respiration de la Ville, son coeur palpitant et multiplié. Banalement, ce silence s’oppose à l’agitation, au bruit, sitôt le porche franchi. Plus subtilement, grâce aux églises, un équilibre s’établit entre les deux mesures de la vie citadine que sont l’affairement et le repos. Et d’ailleurs, même étranger à toute foi, imagine-t-on Paris sans ses clochers, sans ses églises et l’accueil qu’elles offrent ? (…)

Dans la pénombre, quelques personnes sont assises ou agenouillées. En certaines heures, quelques silhouettes repliées, concentrées, récitent le chapelet. Elles sont là, non depuis toujours, mais depuis un temps que l’horloge ordinaire du monde ne mesure pas. Et ce temps est aussi, à perte de vue, devant moi. Et si je m’arrête de prier pour passer à des occupations utiles, quelqu’un, quelque part, prend le relais, afin de ne pas perdre la chaîne invisible et solidaire des prières, car l’adoration est perpétuelle. Du tabernacle, le Saint-Sacrement distribue l’ombre et la lumière, établit un cercle de silence. J’avance en sa direction. Je rends mon pas aussi discret que possible, puis je m’assoie à mon tour, ou m’agenouille. Dehors, la rumeur de la Ville. Elle dérange heureusement ce qui pourrait devenir, pour moi, un confort. Il ne s’agit donc aucunement de s’en offusquer, de la juger, de faire comme si elle était en bas et moi en haut, protégé, soustrait. Au contraire, la Ville est le théâtre permanent d’une secrète continuité dont les églises sont comme les points de suspension.

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