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En cette veille de 11 novembre, suite de l’extrait du livre d’Andreï Makine Cette France qu’on oublie d’aimer publié sur ce blog fin août :

"Encore un secret, cette grande plaque de marbre dans une autre église, sur les mêmes terres vendéennes. Qui étaient ce Louis et ce Jules Arnaud ? Deux frères ? Ou bien un père et un fils ? Auguste et Pierre Boisson ? Joseph et Lucien Clerteau ? Sur le marbre, leurs noms sont précédés de la mention suivante : "La paroisse de Sainte-Radegonde de Jard à ses enfants morts pour la France, 1914-1918."

Une inscription semblable à celles que portent tous les monuments aux morts. J’ai souvent lu ces noms d’inconnus et tenté d’imaginer la vie de ceux qui les avaient portés. Cette fois, je remarque qu’il y a, sur la liste des soldats, deux membres d’une même famille, oui, deux frères sans doute. L’énumération par ordre alphabétique se lit soudain comme une confidence, un aveu de douleur, un souvenir pieusement gardé et que désormais je partage. Alexandre et Eugène Jouin… Jamais encore l’expression "morts pour la France" ne m’a paru aussi grave, aussi juste. Ce n’est plus la silhouette désincarnée d’un conscrit, ni l’ombre d’un appelé, c’est l’intimité d’une famille française, l’essence des heures tragiques qu’elle a vécues. Eugène et Raoul Maillet… (…)

Je quitte à regret la fraîcheur de Sainte-Radegonde. Dehors, le bruit et la puanteur du noeud coulant d’un embouteillage qui se resserre autour de l’église, des visages hargneux, l’abrutissant cognement de la techno, des chauffeurs qui se défient, et plus loin, dans la rue du village, l’extrême laideur de la foule engourdie par la chaleur, par la promiscuité recherchée, le vacarme. Et cette terre où, dans un tombeau, veille un soldat au garde-à-vous, ces anciens champs et pâturages qui disparaissent sous la carapace hideuse des maisons de vacances , toutes pareilles dans leur médiocrité rose-beige de constructions sans âme. De longs siècles de chevalerie pour en arriver là ?

L’inévitable syndrome qui frappe tout étranger épris de la France : pays rêvé, pays présent. Ne vaudrait-il pas mieux fermer les yeux sur l’envahissante laideur d’aujourd’hui ?

Je reprend la route en pensant à ces paroles que Bernanos écrivait en 1939, loin de Paris : "L’histoire de mon pays a été faite par des gens qui croyaient à la vocation surnaturelle de la France." Le paradoxe n’est qu’apparent : pour bâtir une "nature" nationale, pensait-il, on doit la sublimer, sinon tout retombe dans la petitesse matérialiste d’une "civilisation d’estomacs heureux". Pour avoir un vécu digne de l’histoire, un pays doit le transcender dans un défi méta-historique de l’esprit. Clemenceau a été remplacé, à la présidence de la république, par Deschanel qui a eu, un jour, le charmant caprice de quitter son train en pyjama. Ainsi va l’histoire. Tandis qu’au château du Colombier veille toujours un soldat dressé dans sa tombe. Ainsi oeuvre l’esprit."

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